Marie Laurin vient au monde en 1847 à Sainte-Scholastique dans la région des Laurentides sur la rive nord du Saint-Laurent. Comme elle est l’aînée des filles dans une famille de cultivateurs, elle a sans doute assumé plusieurs responsabilités familiales et domestiques tout au long de son enfance. En 1866, à 19 ans, elle épouse Pierre Beauchamp, un fils de charretier âgé de 20 ans, originaire de la même localité. Cinq ans plus tard, le couple habite le village voisin de Saint-Canut et a deux jeunes enfants, Marie-Louise (4 ans) et Pierre (2 ans). Au recensement de 1881, Marie est de retour à Sainte-Scholastique avec sa famille. Elle a maintenant six enfants âgés de 6 mois à 13 ans. Pierre est décédé à 3 ans.
Trois autres enfants naissent dans les années suivantes, dont deux qui meurent aussi en bas âge. D’après les lieux de naissance et de décès des enfants, on peut déduire que le couple migre à Montréal en 1887. Pourquoi Marie et son conjoint prennent-ils la décision de s’y installer avec huit enfants âgés de quelques mois à 18 ans? La ville étant alors en pleine croissance, le couple a dû estimer qu’il serait plus facile pour Pierre d’y trouver du travail et possiblement pour les enfants plus âgés de contribuer au revenu familial. Enfin, à l’instar de bien des migrants, il a peut-être aussi voulu offrir un avenir meilleur à ses enfants.
Les premières années à Montréal sont éprouvantes. Marie perd sa fille aînée, âgée de 19 ans, et sa dernière-née, âgée de 2 ans. Même si d’autres décès ont affecté cette famille avant sa venue à Montréal, les conditions d’hygiène déficientes en milieu urbain ont pu jouer un rôle dans ces décès. Au recensement de 1891, la famille compte trois garçons et trois filles âgés de 8 à 19 ans. Comme plusieurs migrants venus des régions du nord de Montréal, elle habite dans Saint-Jean-Baptiste, un quartier ouvrier dont le territoire forme la partie sud de l’actuel Plateau-Mont-Royal. Pierre travaille comme journalier, son fils aîné comme menuisier et sa fille la plus âgée comme couturière.
Marie connaît la joie de voir ses six enfants survivants se marier entre 1894 et 1912. Les quatre premiers (Joseph, Rose-Délima, Caroline et Albertine) le font à l’église de la paroisse Saint-Jean-Baptiste. Lors des trois premiers mariages, Marie et son époux résident toujours dans ce quartier. Cependant, à celui d’Albertine en 1903, ils déclarent habiter Notre-Dame-de-Bonsecours, municipalité située le long du Richelieu. Lorsque, l’année suivante, leur fils Henri se marie à Saint-Mathias-sur-Richelieu, Marie et Pierre résident toujours dans la région. On ne peut savoir ce qui les a poussés à quitter Montréal. On peut aussi se demander pourquoi ils s’installent sur la rive sud, alors qu’ils avaient certainement plus de contacts sur la rive nord. Encore une fois, cette décision est peut-être liée aux possibilités de travail de Pierre. En 1911, le couple est de retour à Montréal et leur plus jeune fils, Alphonse, vit toujours avec eux. Alphonse se marie l’année suivante dans la paroisse de son épouse, Saint-Stanislas-de-Kostka, alors que lui et ses parents habitent dans la paroisse voisine de Saint-Denis dans le nord du Plateau-Mont-Royal.
Au recensement de 1921, Marie est âgée de plus de 70 ans. Elle et son mari sont de retour à Sainte-Scholastique. Ont-ils eu l’intention de finir leurs jours dans leur lieu de naissance? C’est possible, mais ils décèdent cependant tous deux à Montréal, peut-être après avoir choisi de revenir vivre chez un de leurs enfants. Marie perd son époux en 1923 et meurt en 1930, à l’âge respectable de 82 ans.
Ainsi, Marie, élevée en milieu rural, passe la majeure partie de sa vie adulte en ville. Elle vit dans un ménage de condition modeste, car son mari occupe des emplois peu qualifiés, sujets à des variations saisonnières. Comme plusieurs femmes en milieu ouvrier disposant de moyens limités, elle est sûrement amenée à jouer un rôle important dans la gestion des ressources de la famille. Elle doit aussi composer avec de fréquents changements de résidence, probablement liés aux occasions de travail de son mari.
Il n’est pas possible de savoir si la vie à Montréal a apporté à Marie ce qu’elle et son mari étaient venus y chercher. Mais ils ont définitivement contribué à la croissance de la population canadienne-française de Montréal.
