Portraits

Louise St-Arnaud (Tellier), ca. 1915

Louise St-Arnaud, migrante canadienne-française au Manitoba

Par Yves Frenette et Sandrine Hallion

Louise St-Arnaud (Tellier), ca. 1915

Société historique de Saint-Boniface, Fonds Corinne Tellier, SHSB 85221.

Louise St-Arnaud voit le jour à Saint-Cuthbert le 24 décembre 1842. Ses parents sont de condition modeste. Ils exploitent une ferme dans la localité voisine de Berthierville, où Louise passe son enfance et son adolescence. En 1865, elle y épouse son petit-cousin Joseph Tellier. Le jeune couple s’y établit et fonde une famille. Joseph est navigateur, probablement sur le Saint-Laurent, puis devient cultivateur. Louise s’occupe des enfants, des tâches ménagères et du jardinage.

Le couple Tellier, qui engendre six garçons entre 1865 et 1878, rencontre probablement des difficultés à joindre les deux bouts et il s’inquiète pour leur avenir s’il demeure dans la région. Comme beaucoup d’autres Canadiens français, Louise et Joseph songent à émigrer. En 1874, un frère de Joseph, Dosithée Tellier, s’établit au Manitoba (il y décède l’année suivante). S’activent aussi dans le comté de Berthier des missionnaires-colonisateurs, dont le père Albert Lacombe, autrefois vicaire à Berthierville, qui recrutent des colons pour l’Ouest canadien, en vantant l’immensité et la fertilité des terres. La famille Tellier se joint ainsi à un contingent quittant Montréal pour le Manitoba le 13 avril 1880.

Le voyage en train, qui se déroule du 13 au 17 avril, coûte 20 $ par personne de plus de 12 ans et 14,50 $ pour les enfants entre 5 et 12 ans. Le point de chute au Manitoba est Saint-Boniface. Pour s’y rendre, il faut d’abord faire le trajet en train jusqu’à Saint Paul au Minnesota, puis jusqu’à Emerson sur la frontière canado-américaine, à plus de 2000 km au nord-ouest de Montréal. De là, on rejoint Saint-Boniface en prenant le Pembina, premier chemin de fer dans l’Ouest canadien, inauguré en 1878.

Le voyage se déroule sans encombre. On autorise chaque personne de plus de 12 ans à emporter 68 kg de bagages et, comme les autres familles canadiennes-françaises, celle de Louise n’apporte probablement que le strict nécessaire. Le rouet, dont elle se servira pour filer la laine lors des longues soirées d’hiver, devait faire partie du chargement. C’est vers la jeune paroisse de Sainte-Agathe, située sur la rivière Rouge, que les Tellier se dirigent, après s’être fait concéder une terre le 5 mai. Comment s’y rendent-ils à partir de Saint-Boniface en ce printemps 1880, alors que la terre doit être détrempée, voire inondée ? Sans doute en barge ou en bateau à vapeur, moyens de transport usuels à l’époque.

La vie à Sainte-Agathe est rythmée par le dur labeur quotidien, la naissance de trois enfants entre 1881 et 1886 et la mélancolie : en effet, Louise s’ennuie du comté de Berthier et des membres de sa parenté. Tandis que son mari et ses garçons plus âgés sont aux champs, elle entretient un vaste jardin potager, dont les légumes frais ou « cannés » nourrissent la famille.

Les Tellier sont mobiles. À partir de 1891, ils font des allers-retours entre Sainte-Agathe et Saint-Norbert, à environ 25 km au nord. Joseph est cantonnier de la municipalité régionale de Ritchot jusqu’en 1898. Les Tellier passent l’hiver de 1900-1901 à Pointe-Coupée, aujourd’hui Saint-Adolphe. L’année suivante, on les retrouve sur une ferme de 97 hectares à Saint-Pierre-Jolys, au sud-est de Sainte-Agathe. À cette époque, seuls deux enfants, âgés de 24 et 16 ans, vivent encore avec leurs parents.

En 1905, Louise et sa fille unique Lucia rendent visite à leur parenté québécoise : la sœur de Louise, « tante Mérance », à Berthierville, et l’oncle Normand, frère de Joseph, à Hull. Louise demeure pendant quelques années à Saint-Pierre-Jolys, avant de tenir maison pour deux de ses fils qui sont cheminots à Delmas en Saskatchewan, où elle est recensée en 1911. À cette époque, Joseph loge à l’Hôpital de Saint-Boniface ; il y meurt l’année suivante.

Louise revient alors à Saint-Pierre-Jolys et s’installe au village, prenant en pension des jeunes filles qui résident loin du couvent. Sachant lire, mais ne sachant pas écrire, elle leur demande parfois de rédiger des lettres aux membres de sa famille et les récompense d’une pièce de dix sous. Les soirs d’hiver, elle carde et file pour des gens qui lui ont apporté des sacs de laine.

Louise passe les dernières années de sa vie à l’hospice Taché à Saint-Boniface, où elle reçoit souvent la visite de ses enfants et petits-enfants. Elle meurt le 6 février 1930 à l’Hôpital de Saint-Boniface à 87 ans. Elle est enterrée au cimetière de Saint-Norbert, au côté de son mari.