Louis Cantin est né le 17 octobre 1825 à Saint-Martin de l’île Jésus. Ses ancêtres sont établis sur l’île depuis la fin du 18e siècle. Son père, ses grands-pères et ses oncles y sont agriculteurs. Louis passe son enfance et son adolescence sur une ferme, à Saint-Martin, puis dans la paroisse voisine de Sainte-Rose. Au début des années 1850, ses parents lui transmettent leur ferme par donation entre vifs. Cet héritage, que lui procure son statut de fils aîné, est assorti d’un ensemble d’obligations envers ses parents, son frère et ses sœurs. En contrepartie, Louis peut compter sur leur contribution aux travaux des champs, à l’entretien du bétail et à la production de beurre, de laine et de tissus.
En 1854, Louis Cantin épouse Odile Quenneville et commence une nouvelle étape dans sa vie. Il renonce à la terre paternelle et l’échange contre une autre propriété, toujours à Sainte-Rose. Au début des années 1860, le jeune couple et ses enfants semblent bien installés au sein d’un dense réseau familial. En effet, toute la fratrie de Cantin habite l’île Jésus ; son frère est charpentier et ses cinq beaux-frères sont cultivateurs. Pourtant, en 1863, apparaissent les indices d’un départ imminent et mûrement planifié. Louis emprunte alors un montant substantiel de la Compagnie de construction du district de Montréal, qu’il garantit en hypothéquant sa terre. Son frère et un beau-frère se portent garants du prêt. La migration se confirme en février 1864 : Louis Cantin achète alors un emplacement sur la rue Saint-Philippe à Saint-Henri-des-Tanneries. Il y fait bientôt construire une petite maison, grâce au prêt consenti quelques mois plus tôt.
Mais pourquoi partir ? Et pourquoi choisir le village de Saint-Henri ? Formulons une hypothèse. Lorsque Louis Cantin achète un emplacement au village de Saint-Henri, le vendeur est Cyprien Quenneville, le frère de son épouse. Ses parents y sont déjà installés et ses deux sœurs viendront bientôt les retrouver. Odile Quenneville avait passé quelques années de sa vie à l’île Jésus, mais sa famille n’y était pas propriétaire, ses racines peu profondes. Ainsi, au début des années 1860, la jeune mère de famille se retrouvait loin de ses proches. Faut-il donc voir dans la migration vers Saint-Henri une décision motivée surtout par le désir de se rapprocher de la famille Quenneville ? Quoi qu’il en soit, l’adaptation au nouveau milieu sera favorisée par leur présence.
Louis Cantin a 39 ans en 1864, avec une épouse et quatre jeunes enfants. Il doit maintenant assurer leur subsistance. Saint-Henri, un village d’artisans du cuir en mutation, offre peu d’emplois. C’est plutôt à la raffinerie de sucre Redpath, située à proximité, du côté sud du canal de Lachine, qu’il est embauché comme sugarmaker. Se succèdent ensuite des emplois de journalier, ce qui suggère une certaine précarité et un revenu modeste. Louis Cantin réussit toutefois à améliorer sa situation à partir de 1873, alors qu’il devient charretier. Vivant à proximité du canal de Lachine et d’une gare ferroviaire, dans un environnement qui s’industrialise et où la circulation des marchandises exige le recours aux charretiers, il y voit sans doute une occasion d’affaires. En même temps, ses fils sont progressivement mis au travail, surtout en usine, et contribuent dorénavant à l’économie familiale.
En 1888, à 63 ans, Louis Cantin amorce la dernière phase de sa vie professionnelle : déjà propriétaire d’un cheval et d’une voiture, il acquiert six vaches et devient laitier. C’est sans doute la croissance de la population de Saint-Henri, donc du marché du lait frais, qui l’incite à s’y investir. Il vend le lait fourni par ses propres vaches, hébergées dans l’étable derrière sa maison. Il dirige maintenant une modeste entreprise familiale : à tour de rôle, ses fils, pourtant formés à d’autres métiers, sont mobilisés pour la traite et pour effectuer la « run de lait » auprès des résidences et des épiceries du quartier. Toutefois, l’urbanisation accélérée de Saint-Henri et la concurrence des producteurs laitiers ruraux sonneront bientôt le glas de cette petite laiterie. Elle ne survivra pas à la mort de Louis Cantin en 1904.
Ce portrait de Louis Cantin nous permet d’appréhender certaines dimensions de l’expérience migratoire, ainsi que les défis à relever pour se construire un nouvel avenir dans un environnement urbain en profonde mutation. Son histoire témoigne surtout de la complexité et de la centralité des relations familiales tout au long du parcours migratoire.
