Portraits

Jean-Louis Picton

Jean-Louis Picton : de la Savoie au Manitoba

Par Sandrine Hallion et France Martineau, avec la collaboration d’Yves Frenette et d’Étienne Rivard

Jean-Louis Picton

Société historique de Saint-Boniface, Fonds Famille Jean-Louis Picton et Sophie Picton (née Déquier), SHSB 64986.

Le 8 mai 1905, Jean-Louis Picton, âgé de 34 ans, quitte Jarrier en Savoie (France) avec son épouse, leurs cinq enfants, ses beaux-parents et une vingtaine de compatriotes pour une lointaine destination, Haywood au Manitoba.

Un an auparavant, en 1904, Jean-Louis pratique une agriculture de subsistance à Jarrier. Il occupe aussi un emploi de facteur, peu rémunéré, à Saint-Julien-de-Maurienne. La vie en montagne est harassante. Les propriétés, morcelées, ne suffisent souvent pas à combler les besoins des familles. Les changements sociopolitiques de ce début de siècle bouleversent également les traditions. L’idée a peut-être déjà germé dans l’esprit de Jean-Louis de tenter sa chance ailleurs pour garantir un meilleur avenir pour sa famille lorsqu’un de ses compatriotes, Maurice Fay, revient à Jarrier, après avoir passé une dizaine d’années au Canada. Il fait le tour du village, racontant son expérience dans la région de la montagne Pembina, au Manitoba.

Fay ne cache pas les difficultés de l’établissement sur un territoire où tout est à construire. Les communautés franco-catholiques de la montagne Pembina commencent à peine à s’organiser. Quand on s’y établit, il faut défricher, puis « casser » le terrain, afin de pouvoir le cultiver. Le climat est rude et, comme dans les Alpes, la saison agricole est courte. Plusieurs Jarriens sont toutefois convaincus que l’entreprise en vaut la peine. C’est donc accompagné d’une vingtaine de compatriotes que Maurice Fay repart pour le Canada au printemps 1904. Parmi eux se trouve Alexis Déquier, beau-frère de Jean-Louis, que ce dernier, prudent, a envoyé en éclaireur. Alexis est également chargé d’acheter une terre où la famille Picton pourra se fixer.

Pendant ce temps, Jean-Louis doit réunir la somme nécessaire à l’émigration. Du Canada, il reçoit régulièrement des nouvelles d’Alexis. Dans sa lettre du 18 juillet 1904, ce dernier l’informe qu’il est propriétaire d’une terre de 64 hectares à la montagne Pembina. Cette nouvelle constitue certainement une étape pour Jean-Louis, qui voit davantage se concrétiser son projet d’émigration. Dans sa lettre suivante, Alexis encourage Jean-Louis à l’y rejoindre. Décidé à partir au printemps suivant, il réussit à rassembler assez d’argent grâce à l’aide de son père, qui vend certaines de ses propriétés et partage les autres entre ses enfants. Jean-Louis revend ses parts à ses frères et sœurs et se départit de ses biens mobiliers. Le projet prend forme et le départ est fixé au 8 mai 1905.

Le matin du départ, une messe d’adieu est organisée à l’église de Jarrier et l’émotion est palpable. Chacun prend conscience qu’il s’agit probablement de la dernière fois qu’il s’y recueillera. Après quelques emplettes à Saint-Jean-de-Maurienne et les derniers adieux aux amis venus les accompagner, ils se rendent à la gare et prennent le train pour Paris.

Le voyage dure 15 jours. D’abord le train jusqu’à Paris, puis un bateau de Dieppe jusqu’à New Haven en Angleterre, de New Haven à Liverpool en train et, de là, le paquebot vers Québec, puis de nouveau le train jusqu’à Winnipeg. Fay y accueille le groupe des Jarriens, qui sont brisés par la fatigue. Arrivés à Haywood, ils ne sont pas encore au bout de leurs peines. Il faut marcher sur un sol gorgé de l’eau printanière avant qu’arrivent des membres de la parenté pour finir le voyage en charrette.

Tout est nouveau pour Jean-Louis et sa famille. Il n’a sans doute voyagé que lors de son service militaire. Ses enfants sont jeunes, l’aîné n’ayant pas encore 9 ans et la dernière, tout juste un an. Ce sont souvent des détails qui font partie de ses premières impressions. À l’arrivée à Québec, Jean-Louis boit pour la première fois du lait canadien, dont le goût lui déplaît. Mais entendre de nouveau parler français autour de lui le réconforte.

À Haywood, Jean-Louis et sa famille s’installent temporairement chez Fay pendant que la construction de leur première demeure se termine. C’est dans cette cabane en rondins sans plancher que la famille Picton passe son premier hiver au Manitoba. Leur nouvelle existence s’organise rapidement, rythmée par les saisons, les aléas climatiques et les soucis financiers. Le quotidien n’est pas plus aisé qu’à Jarrier. Toutefois, à force de travail et d’économie, il s’améliore, au point qu’en 1911 Jean-Louis achète une autre terre. La famille s’agrandit et, en 1912, le foyer Picton compte cinq enfants de plus. Jean-Louis passera 20 années dans son nouveau pays, avant son décès en 1925. Il est alors âgé de 53 ans et laisse dans le deuil son épouse et ses 12 enfants. Picton laisse aussi en héritage son propre récit de migration, et un patronyme, toujours présent au Manitoba.