Peu d’hommes ont autant parcouru les cours d’eau d’Amérique du Nord que Gabriel Cerré. Fils de Joseph Serré et Marie-Madeleine Picard, il naît en 1734 dans le quartier Côte-Saint-Paul, à Montréal. Chaque printemps, il voit partir les brigades de canots depuis Lachine. À 18 ans, il signe un contrat d’un an avec le marchand pelletier Raymond Quesnel, en vue de passer l’hiver à Michilimackinac. Tout au long de sa vie, il voyage régulièrement entre Montréal, les Grands Lacs (le Pays d’en Haut) et le Mississippi moyen (le pays des Illinois) et pousse parfois au sud jusqu’à La Nouvelle-Orléans.
Vers la fin des années 1750, Gabriel Cerré s’installe à Kaskaskia, au pays des Illinois, et épouse Catherine Giard en 1764. Il garde néanmoins des contacts étroits avec les marchands et les grossistes de Montréal et retourne presque chaque année dans la vallée du Saint-Laurent. En 1767, il conclut un partenariat avec la pourvoirie de Jean Orillat à Montréal, associée à des maisons de commerce de Londres. Cerré envoie régulièrement des pelleteries (peaux brutes) des Grands Lacs et du pays des Illinois vers Montréal via Michilimackinac. Il utilise aussi parfois d’autres itinéraires commerciaux, comme le portage Ohio-Wabash-Maumee reliant le pays des Illinois à Détroit et au Niagara.
Au fil des ans, Gabriel Cerré travaille avec le gratin de la traite des fourrures à Montréal, notamment avec les familles Quesnel, Orillat, Bourassa, Barsalou, Augé, Guy, Langlois et Lacroix. Après ses débuts comme voyageur rémunéré 200 livres pour passer l’hiver 1753 à Michilimackinac, il gravit les échelons jusqu’à devenir un négociant prospère dans les années 1780. Pour cela, il se rend souvent au Canada et fait régulièrement halte à Michilimackinac ou à Détroit.
Les voyages sont parfois une histoire de famille. En 1773, par exemple, Cerré, son épouse et au moins une de leurs filles sont de retour à Montréal. Catherine y met au monde leur seul fils : Pascal Léon. Manon, l’aînée des Cerré, retourne aussi à Montréal dans les années 1790. Elle se marie au notaire et homme politique Pierre-Louis Panet. En 1781, les Cerré quittent Kaskaskia, qui est devenu partie du pays des Illinois américain en 1778, lors de la Révolution américaine. La famille s’établit de l’autre bord du fleuve Mississippi, à Saint-Louis en Haute-Louisiane, une région qui a été cédée aux Espagnols en 1762.
Gabriel Cerré connaît quatre régimes au cours de sa vie (français, britannique, espagnol et américain), bien que son fils affirme plus tard qu’il n’était pas engagé en politique. Il commerce volontiers avec les fonctionnaires coloniaux et travaille par-delà les frontières. Cerré reste à l’écart de l’agitation politique caractéristique de la deuxième moitié du 18e siècle en Amérique du Nord. Il se plaint parfois que les marchés sont perturbés ou les routes coupées, même s’il mentionne rarement que ses marchandises ou ses peaux d’animaux ont été saisies aux frontières. Cerré a la réputation d’avoir les mains propres, et son succès commercial sous différents régimes lui permet de développer d’autres facettes de son empire.
Gabriel Cerré fait office de représentant légal pour régler les successions de francophones décédés dans une grande partie de l’Amérique du Nord. Ces dossiers extrêmement complexes impliquent des parents, des biens et des dettes de la ville de Québec jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Grâce à son vaste carnet d’adresses, constitué au fil de ses voyages d’affaires, Cerré occupe une position privilégiée lui permettant d’endosser le rôle de mandataire. Il est ainsi en mesure de vendre des biens, de recouvrer des dettes et de travailler main dans la main avec des familles isolées. Il faut souvent compter de longues années pour régler ces successions. Heureusement pour Cerré, il est maintenant assez riche pour assumer la charge financière et les risques associés à cette tâche et n’a pas besoin d’être rapidement dédommagé.
Il ne fait aucun doute que la traite des fourrures est à l’origine de la fortune de Gabriel Cerré. Cependant, avec l’aide de son épouse, il est finalement devenu un des principaux producteurs agricoles et propriétaires d’esclaves de la Haute-Louisiane. Il existe de nombreuses preuves de l’utilisation par Cerré d’Africains réduits en esclavage sur les bateaux se rendant à Michilimackinac et Détroit, et même jusqu’à Montréal. D’autres esclaves appartenant à la famille Cerré travaillent à la production de denrées agricoles à destination de La Nouvelle-Orléans.
À sa mort en 1805, Gabriel Cerré a construit un conglomérat commercial reliant des familles francophones de la ville de Québec jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Comme d’autres hommes d’affaires prospères de Saint-Louis, il se considère membre d’une nouvelle classe aristocratique dans un empire américain en pleine expansion.
