Portraits

Des employées de la Bates Manufacturing Company posent avec leurs bobines de fil dans l’atelier, vers 1920.

Euphémie Nadeau (1845-1944) : immigrante, ouvrière, propriétaire et restauratrice

Par John Willis

Des employées de la Bates Manufacturing Company posent avec leurs bobines de fil dans l’atelier, vers 1920.

Avec l’aimable autorisation de la Franco-American Collection, University of Southern Maine Libraries.

Au début du 20e siècle, les femmes travaillent souvent dans les usines textiles. Euphémie et sa nièce Aurore ont peut-être travaillé avec une de ces employées de filature.

Fille de Joseph Nadeau et Solomon Chassé, seconde épouse de Joseph, Marie-Euphémie Nadeau est née le 2 mars 1845. Issue d’une famille de paysans de Notre-Dame-du-Portage, une communauté rurale du Bas-Saint-Laurent, au Québec, elle est la neuvième d’une fratrie de quinze. En 1861, le foyer comprend des membres d’âges très différents, allant des enfants âgés de 5 à 28 ans jusqu’à Michel Nadeau, le grand-père d’Euphémie, âgé de 89 ans. Joseph Nadeau possède 165 arpents de terre, dont 59 % sont boisés. La ferme produit 200 livres de sirop d’érable ainsi que de modestes quantités de blé et d’orge, mais pas de foin. On y trouve également un petit potager, un taureau, une vache à lait et un veau. L’année précédente, Joseph a cédé son unique cheval à un de ses fils. Avec ses ressources limitées, il doit être difficile de subvenir aux besoins d’une grande famille. Les Nadeau joignent sans doute les deux bouts en vendant leur force de travail ainsi que le bois de leur terrain.

À l’été 1867, Euphémie Nadeau, alors âgée de 22 ans, quitte Notre-Dame-du-Portage pour se rendre chez un de ses frères à Van Buren, dans le Maine. Cette ville frontalière est située en amont de Grand-Sault, au Nouveau-Brunswick, sur les rives de la rivière Saint-Jean. En 1880, elle y travaille en tant que couturière et son foyer comprend une domestique et deux pensionnaires. Une des pensionnaires, également couturière de métier, est peut-être l’employée d’Euphémie.

En 1884, Euphémie traverse le Maine pour s’installer à Lewiston, où elle est employée comme opératrice de machine à coudre. Puis, elle déménage à Salem, Massachusetts, en 1892 et y vit huit ans. Plusieurs autres membres de la famille Nadeau résident à Salem, y compris son frère Euchariste (menuisier arrivé de Sainte-Rose-du-Dégelis la même année), son cousin Aurèle (menuisier originaire de Notre-Dame-du-Portage) ainsi que Trefflé (conducteur d’attelage de Notre-Dame-du-Portage s’étant d’abord établi en 1891 à Fraserville, aujourd’hui Rivière-du-Loup). D’après l’annuaire 1897-1898, de nombreux Canadiens français vivent à Salem, dont 19 Saint-Pierre et 48 Ouellette. Ces deux familles comportent des branches directement reliées à Notre-Dame-du-Portage.

Euphémie demeure à Salem pendant sept ou huit ans avant de revenir à Lewiston, où elle travaille comme tisserande dans une usine textile. Son épargne lui permet d’acheter plusieurs maisons et de les mettre en location. D’après le recensement de 1910, elle est seule propriétaire de sa maison, touche un revenu régulier, sait lire et écrire et vit avec sa nièce Orore (Aurore) Nadeau, née au Canada. Tisserande elle aussi, Aurore a déménagé aux États-Unis en 1899.

Après son départ à la retraite, Euphémie se consacre à la rénovation de maisons. En 1914, elle achète une maison sur Sabattus Street, au coin d’Oak Street, où elle réside toujours en 1940. Elle acquiert également plusieurs maisons sur Knox Street. Frustrée par la piètre qualité du travail des hommes qu’elle a engagés pour ces rénovations, elle commence à faire elle-même les réparations. Issue d’une famille de menuisiers, elle connaît bien les travaux à effectuer. Si elle n’était pas malencontreusement tombée en 1935, se blessant à la hanche, elle aurait continué à travailler à plus de 90 ans.

La réussite d’Euphémie aux États-Unis a sans doute incité d’autres membres de sa famille à quitter Notre-Dame-du-Portage. Plusieurs Nadeau migrent à Lewiston, dans le Maine, à Salem et Lawrence, dans le Massachusetts, et à Sherbrooke, au Québec. Lorsque la journaliste Charlotte Michaud la rencontre en 1940, Euphémie est toujours en possession de son acte de naissance original – un document vieux de près d’un siècle, qui lui rappelle ses racines. Dotée d’une excellente mémoire, elle se souvient de l’incendie de l’hôtel de ville de Lewiston en janvier 1890, lors duquel elle a vu des poules s’envoler par les fenêtres (une foire à la volaille s’y tenait à ce moment-là).

La situation économique de Notre-Dame-du-Portage au milieu du 19e siècle était peut-être trop peu dynamique pour quelqu’un comme Euphémie. Des occasions finissent par y voir le jour. Au début du 20e siècle, certains membres du clan Nadeau restés sur place travaillent dans l’agriculture ou la menuiserie. D’autres installent des terrains de camping, effectuent de menus travaux pour les touristes ou sont employés en cuisine par les propriétaires de résidences secondaires. Par contre, Euphémie n’aurait rien vu de tout cela en 1867. En partant, elle a pris son destin en main en travaillant dur dans les filatures et en devenant propriétaire et restauratrice de bâtiments dans une ville industrielle située à 700 km de son lieu de naissance. Elle meurt en 1944.