En plein été 1873, une religieuse de 46 ans quitte la congrégation à laquelle elle appartient depuis son adolescence. Cette femme, Désirée Martin, est Louisianaise francophone d’ascendance acadienne et originaire de la paroisse Saint-Jacques, située sur le fleuve Mississippi, entre Bâton-Rouge et La Nouvelle-Orléans. Son retour inattendu dans son village natal de Grande-Pointe va agiter les mauvaises langues.
Consternée par les rumeurs à son sujet, Désirée se met à composer une série d’essais autobiographiques qui paraissent en 1877 sous forme de livre intitulé Les veillées d’une sœur, ou le destin d’un brin de mousse. Témoignage d’une vie de femme au 19e siècle, l’autobiographie de Désirée Martin représente un de rares écrits de cette époque sur l’identité acadienne et d’une auteure issue de la diaspora acadienne. Profondément attachée à sa Louisiane natale, Désirée Martin a aussi connu une trajectoire pleine de voyages et de séjours à l’étranger.
Née en 1830, elle perd son père en bas âge lors d’une épidémie de choléra, qui emporte également sa grande sœur. Endeuillée et de plus en plus dévote, sa mère compose mal avec le caractère turbulent de la petite Désirée. À 16 ans, cette dernière décide d’entrer au couvent du Sacré-Cœur, qui se trouve tout près de chez elle. De son propre aveu, elle ne se sent pas destinée à une vocation religieuse, mais souhaite plutôt rendre la vie plus facile à sa mère.
Fondée en France, la Société du Sacré-Cœur-de-Jésus est une congrégation à vocation enseignante. Désirée Martin intègre le couvent de Saint-Michel, dans la paroisse Saint-Jacques, établi en 1825. Devenue professeur de français, elle a l’occasion de vivre et de travailler à l’extérieur de sa région natale et de la Louisiane.
Après ses premières études à Saint-Michel, elle se rend en 1849, au couvent de Grand-Coteau, dans la paroisse Saint-Landry, pour commencer son noviciat, faisant à 18 ans son premier voyage en bateau à vapeur. C’est là que Désirée prend l’habit de postulante en 1850 et qu’elle prononce ses vœux d’aspirante. Peu avant la mort de sa mère en 1857, elle est affectée au couvent de Saint-Louis, au Missouri, où elle réside pendant près de trois ans, avant de revenir dans la paroisse Saint-Jacques.
C’est donc en Louisiane qu’elle se trouve pendant la guerre de Sécession qui, de 1861 à 1865, divise les États-Unis sur la question esclavagiste. Les religieuses de Saint-Michel ne sont guère à l’abri des hostilités : la supérieure du couvent doit user de diplomatie avec les autorités militaires, tout en accueillant d’autres religieuses qui fuient des zones sinistrées. Personnellement opposée à l’esclavage, Désirée Martin n’en déplore pas moins les ravages du conflit.
Après la guerre, Désirée Martin prononce ses vœux perpétuels en 1866, après quoi elle poursuit sa carrière dans d’autres région des Amériques. En 1867-1868, elle réside à New York, où elle forme de nouvelles amitiés et s’occupe d’élèves d’origine irlandaise. Ensuite, elle séjourne à Cuba, aux maisons de Sancti Spíritus et de La Havane. Cette île lui inspire une profonde affinité, tant et si bien qu’elle qualifie la Grande Antille de « seconde patrie ». Rentrée à Saint-Jacques en octobre 1869, elle y passe près de trois années avant un autre séjour à New York.
C’est là que Désirée prend la décision de se retirer de la congrégation. Selon son récit, ce sont des problèmes de santé qui l’incitent à quitter le Sacré-Cœur… bien qu’un différend avec ses supérieures ait pu jouer un rôle. Ayant prononcé un vœu perpétuel, elle doit obtenir une dispense du pape. En 1873, de retour en Louisiane, elle s’installe chez son frère Michel, dans le hameau de Grande-Pointe, où elle a passé son enfance et où elle ouvre une école primaire alors qu’elle commence à rédiger ses « veillées ».
Adressée à ses nièces et neveux, cette œuvre met en valeur l’héritage acadien de la famille de l’auteure. « Approchez donc, enfants, et prêtez toute votre attention à l’histoire des exilés, car pour vous, comme pour tous les créoles louisianais, la noble conduite des Acadiens doit servir d’exemple… », écrit Désirée Martin. Dans la mémoire familiale, l’humble héroïsme des victimes du Grand Dérangement est incarné par une de ses aïeules, à savoir son arrière-grand-mère Osite.
Peu après la publication de ces Veillées, leur auteure passe de vie à trépas, le 8 novembre 1877. Elle laisse derrière elle un précieux témoignage de la Louisiane francophone, teinté par ses propres expériences qui l’ont amenée, pendant sa carrière au sein de la Société du Sacré-Cœur-de-Jésus, très loin de chez elle.
Tableau – Lieux de résidence de Désirée Martin
| 1830 (sept.-oct.) | Paroisse Lafourche, Louisiane |
| 1830 (oct.)-1849 (mai) | Paroisse Saint-Jacques (Grande-Pointe), Louisiane |
| 1849 (mai)-1857 (sept.) | Grand-Coteau, Louisiane |
| 1857 (sept.)-1860 | Saint-Louis, Missouri |
| 1860-1867 | Paroisse Saint-Jacques (Convent), Louisiane |
| 1867-1868 (avril) | Manhattanville, New York |
| 1868 (avril)-1869 (oct.) | Cuba (Sancti Spíritus et Cerro) |
| 1869 (oct.)-1872 (mai) | Paroisse Saint-Jacques (Convent), Louisiane |
| 1872 (mai)-1873 (janv.) | Manhattanville, New York |
| 1873 (janv.-sept.) | Paroisse Saint-Jacques (Couvent), Louisiane |
| 1873 (sept.)-1877 (8 nov.) | Paroisse Saint-Jacques (Grande-Pointe), Louisiane |
