Quelles raisons ont poussé cette femme à quitter son île pour immigrer au Canada ? On ne le sait pas vraiment. Elle fait partie de la petite vague méconnue de ces « autres Françaises », venues en 1911 au Québec. Elle n’a pas, comme ses compatriotes, traversé l’Atlantique depuis les ports du Havre ou de Saint-Nazaire. Elle vient de plus près, soit des Antilles, de la colonie française de la Guadeloupe. Là-bas, des femmes noires ont été recrutées pour être domestiques dans des familles canadiennes-françaises. Il s’agit d’un phénomène rare, puisque le gouvernement ne favorise pas au début du 20e siècle l’immigration de personnes noires au Canada.
Pauline Fimiez est née le 7 mai 1891 à Pointe-Noire, commune de la Côte-sous-le-Vent, en Guadeloupe. Elle vient d’une famille de propriétaires cultivateurs. Pauline a 20 ans et est mineure au regard de la législation française, quand elle laisse, en juin 1911, le quartier des Plaines. Elle ne sait pas encore, quand elle monte à bord du Guiana, qu’il s’agit d’un départ définitif de la Guadeloupe. Elle part en direction de Trois-Rivières, au Québec, où le docteur Olivier Tourigny, qui a avancé son passage, l’attend après son transit au port d’Ellis Island. Pauline, dont le patronyme est modifié dès ce court temps aux États-Unis en Firmiez (écrit parfois Firmier ou Fermier avec la consonance « i » en anglais), a un contrat de deux ans, qui doit lui permettre, à 5 dollars par mois, de rembourser ce billet. Ce sont des bribes tirées d’archives et les témoignages de membres de sa famille qui permettent d’établir sa trajectoire au Canada.
Pauline ne reste pas travailler dans la famille Tourigny. Elle est aussi domestique chez la veuve Célina Belisle à Trois-Rivières, avant de quitter la province de Québec. Pauline vit en Ontario pendant une grande partie de la Première Guerre mondiale. En 1914, elle y rencontre son futur mari, Gustave Ramaut, un immigrant français, originaire de la ville de Lille. Pauline et Gustave se marient à Ottawa en 1917. Trois enfants sont nés de cette union interraciale : deux filles, Blanche et Berthe, et un fils, Louis. Gustave Ramaut s’engage au début de l’année 1918 à Kingston comme volontaire dans le Corps expéditionnaire canadien (CEC). En raison du déplacement de son bataillon, Pauline repart s’installer au Québec en 1919. D’abord dans la ville de Québec, puis à Montréal, où Gustave reçoit en 1920 son ordre de démobilisation.
Le recensement de 1921 permet de constater que la famille Ramaut s’est établie à Montréal, dans le quartier Saint-Jacques. Gustave y exerce alors la profession de boucher et Pauline fait des ménages. Cependant, elle n’a pas travaillé que dans le secteur de la domesticité. Son petit-fils, l’artiste canadien de cirque Giovanni Iuliani, raconte que c’est elle qui lui a trouvé un emploi dans le cabaret de Café de l’Est : « Ma grand-mère travaillait dans les toilettes des femmes. Elle vendait des articles de toilette et époussetait les épaules des femmes. »
À la fin des années 1940, la société américaine Quaker Oats organise une tournée à travers le Canada pour promouvoir la marque Aunt Jemima, s’appuyant sur une stratégie de marketing déjà éprouvée aux États-Unis. L’image stéréotypée et racialisée de la bonne cuisinière noire, présente sur les boîtes de farine à crêpes, est incarnée par de véritables femmes noires. Présentes dans les foires et les épiceries, elles font vivre la marque en préparant des crêpes sur place, diffusant leur odeur alléchante. Pauline, veuve depuis 1944, devient ainsi l’incarnation d’Aunt Jemima dans la partie francophone du Canada. Elle figure également en filigrane dans des articles de presse, comme dans L’Événement-journal du 9 septembre 1949 : « Les enfants de 5 à 8 ans ne manquent pas de profiter de l’invitation de la bonne grosse tante Jemima, une Noire des colonies françaises qui distribue avec largesse d’excellentes crêpes. »
Nous n’avons pas ses propres mots pour témoigner de cette période de sa vie, mais son petit-fils raconte que Manmo, comme on l’appelait affectueusement, aimait le contact avec les enfants, qui venaient souvent lui offrir des fleurs. Ne s’étant jamais remariée, elle aspirait également à conserver son indépendance financière. Ses ressources lui ont permis de voyager au moins deux fois en Guadeloupe et de laisser à son décès une enveloppe pour chacun de ses petits-enfants. Elle laisse aussi de bons souvenirs à sa famille de Pointe-Noire. Ses petits-neveux se rappellent « tante Popo », qui faisait plaisir à sa famille en distribuant des cadeaux et en envoyant des photos. Pauline s’éteint le 30 janvier 1965 à Montréal.
