Portraits

Mère Joseph du Sacré-Cœur

Esther Pariseau (Parizeau), mère Joseph du Sacré-Cœur, missionnaire et première femme architecte du Nord-Ouest américain

Par Jeanne Maltais

Mère Joseph du Sacré-Cœur

HistoryLink.org, www.historylink.org/File/5207

(tiré de l’article de la même autrice paru dans la revue L’Ancêtre, vol. 48, no 338, printemps 2022, p. 185-189)

Esther Pariseau, née le 16 avril 1823 à Saint-Martin (aujourd’hui Laval, province de Québec), est la fille de Joseph Pariseau, maître forgeron et carrossier, et de Françoise Rousseau. Quatrième d’une fratrie de treize enfants, elle reçoit une éducation peu commune pour une jeune fille du 19e siècle. De fait, auprès de son père, elle apprend la menuiserie et le design d’objets – des savoir-faire manuels alors presque exclusivement réservés aux hommes –, tandis que sa mère lui transmet la lecture, l’écriture et les arts textiles. Cette double formation exceptionnelle a marqué profondément son parcours en tant que religieuse, éducatrice, gestionnaire et bâtisseuse.

En 1843, alors âgée de 20 ans, Esther rejoint la congrégation montréalaise des Sœurs de la providence, fondée la même année par Émilie Tavernier-Gamelin. Après deux années de noviciat, désormais sœur Joseph, elle poursuit sa formation comme infirmière à l’Hôtel-Dieu de Montréal, tout en s’initiant à la broderie d’objets sacrés auprès des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. Très tôt, elle met à profit ses talents manuels et artistiques dans la confection d’objets religieux.

En 1856, la communauté confie à sœur Joseph, accompagnée de quatre autres religieuses, la responsabilité d’une nouvelle mission à Fort Vancouver, dans le Nord-Ouest américain (État de Washington), pour soutenir les œuvres catholiques de Mgr Augustin Blanchet. Leur départ de Montréal, en novembre 1856, suscite scepticisme et inquiétude. Leur destination, à la fois lointaine et périlleuse, paraît d’autant plus incongrue qu’il s’agit de femmes – et plus particulièrement de religieuses catholiques canadiennes-françaises – appelées à s’établir dans un environnement anglophone et de confession protestante. Pour atteindre Fort Vancouver, une ville profondément teintée par le multiculturalisme, elles parcourent plus de 4000 km en train et bateau, à cheval et en canot, mettant cinq semaines à accomplir ce voyage éprouvant. Le grenier rudimentaire mis à la disposition des religieuses par l’évêque Blanchet pousse rapidement Esther à concevoir et à superviser la construction d’un couvent, érigé dès février 1857. Elle poursuit son œuvre en concevant les plans et en supervisant la construction d’une école pour jeunes filles, qui ouvre ses portes peu après, suivie par celle de l’Hôpital Saint-Joseph en 1858.

Malgré des ressources limitées, Esther – désormais connue sous le nom de Mother Joseph of the Sacred Heart (mère Jésus-du-Sacré-Cœur) – élabore les plans et orchestre la construction du « faubourg de la Providence » de Fort Vancouver, un ensemble regroupant écoles, dispensaires, hôpital et orphelinats. Alors que la réputation des religieuses s’étend, les sollicitations d’aide se multiplient, rendant les besoins de financement de plus en plus urgents. Pour y répondre, Esther entreprend de longues quêtes en canot ou à dos de cheval, à travers les régions minières isolées et extrêmement dangereuses. Ses démarches audacieuses portent leurs fruits, permettant de recueillir des fonds parfois supérieurs à 5000 $ US, une somme exceptionnelle pour l’époque.

Pendant une décennie à la tête de la mission de Fort Vancouver, Esther Pariseau supervise cinq autres projets de construction répartis entre l’Oregon et le Montana. Nommée responsable des missions de l’Ouest en 1866, elle consacre les 25 années suivantes à établir près d’une trentaine d’établissements – hôpitaux, écoles, orphelinats et missions autochtones – dans plusieurs États de l’Ouest américain ainsi qu’en Colombie-Britannique. Tout en menant ses longues quêtes, elle conçoit les plans et supervise chaque projet. Parallèlement, elle exerce ses talents artistiques et, en 1880, achève la décoration de la chapelle des Saints-Anges à Vancouver, réalisant elle-même les moulures, les sculptures et la broderie.

En 1894, Esther est nommée conseillère provinciale auprès de la congrégation. L’année suivante, la congrégation célèbre son jubilé d’or, soulignant ses 50 années de vie consacrées au service de la communauté. Toujours soucieuse d’assurer le financement de ses œuvres, elle effectue six voyages entre Montréal et Fort Vancouver pour promouvoir ses fondations et recruter des missionnaires. En 1900, elle fonde sa dernière œuvre : l’orphelinat de la Providence à New Westminster, en Colombie-Britannique. Atteinte d’un cancer et frappée de cécité, elle s’éteint le 19 janvier 1902, à 78 ans, après 57 années consacrées à ses œuvres et à sa vie apostolique. Sa dépouille repose dans le cimetière historique de St. James Acres, à Vancouver, dans l’État de Washington, qui a récemment été rebaptisé Mother Joseph Catholic Cemetery.

L’American Institute of Architects reconnaît officiellement son œuvre, en 1953, en lui conférant le titre de première femme architecte du Nord-Ouest américain. Le 1er mai 1980, une statue érigée en son honneur est installée au National Statuary Hall, à Washington D.C., faisant d’elle la première femme québécoise immortalisée au Capitole. Son nom brille également au Capitole d’Olympia, dans l’État de Washington, tandis que, le 16 avril, jour de sa naissance, s’établit en jour férié dans cet État.

Esther Pariseau, sœur Joseph, ou Mother Joseph of the Sacred Heart, figure emblématique du Nord-Ouest américain, a exercé un leadership féminin exceptionnel. Elle a profondément marqué le développement des infrastructures, de l’éducation, des services sociaux et du catholicisme dans l’ouest des États-Unis. Plus d’un siècle après sa mort, son héritage demeure un symbole vivant de dévouement, de solidarité et de foi.