Tunique écarlate, bonnet miliaire à poils noirs sur la tête, les photos du capitaine Joseph-Jean Goulet ne correspondent guère à l’image que l’on se fait généralement d’un immigrant belge à Montréal. L’homme qui porte avec fierté l’uniforme de parade des militaires anglais est pourtant né dans la ville de Liège, en 1870.
Bercé dès son plus jeune âge par la musique, il entend son père, Charles, employé dans une fabrique de cigares, jouer du trombone, tandis que sa mère, Marie-Thérèse Matoul, est choriste à l’Opéra de Liège. Le jeune homme se dirige donc naturellement vers le réputé conservatoire de musique de Liège, où il acquiert une formation de violoniste.
Dans cette Belgique de la fin du 19e siècle, il est difficile pour les jeunes artistes de se faire une place sur la scène musicale. L’augmentation des effectifs des conservatoires et l’étroitesse du marché de l’emploi obligent nombre d’entre eux à combiner leur passion avec une activité professionnelle plus rémunératrice ou à chercher un avenir meilleur à l’extérieur du pays.
À peu près au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, un Montréalais, Ernest Lavigne, développe le concept du café-concert qu’il a découvert une vingtaine d’années plus tôt en sillonnant l’Europe. Il a créé, en 1889, le parc Sohmer qui, au cours de ses trente années d’existence, s’impose comme un des hauts lieux de la vie culturelle et musicale montréalaise. Pour assurer le succès de l’entreprise dans un Québec où la scène musicale est encore fort pauvre, Ernest Lavigne décide de recruter de jeunes talents formés dans les meilleurs conservatoires européens.
Joseph-Jean Goulet ne laisse pas passer une telle occasion, qui laisse entrevoir la possibilité de se consacrer exclusivement à son art. À 21 ans, répondant à la sollicitation d’Ernest Lavigne, il traverse l’Atlantique et est immédiatement engagé dans l’orchestre du Parc-Sohmer, comme violon solo. C’est le début d’une belle carrière. Deux ans plus tard, il officie déjà comme chef d’orchestre pour le théâtre dramatique de l’éphémère Opéra français (1893-1895), où plusieurs musiciens belges du Parc-Sohmer le rejoignent. Parmi eux, son jeune frère, le violoniste Jean Goulet, âgé d’à peine 16 ans, qu’il a convaincu de traverser à son tour l’Atlantique. Quelques décennies plus tard, Jean s’impose lui aussi comme une des figures de la scène musicale montréalaise, tout comme son fils, Charles Goulet.
Dès son arrivée à Montréal, Joseph-Jean Goulet embrasse une carrière musicale dont il n’aurait probablement jamais pu rêver en Belgique. Son nom est notamment associé au développement de l’Orchestre symphonique de Montréal, mis sur pied par Guillaume Couture et que Goulet relance à partir de 1898. Assurant la direction artistique de cet ensemble musical, il y accueille plusieurs musiciens belges : son frère Jean, mais aussi Jacques Vanpoucke, Achille Lejeune ou encore Barthélemy Gérôme.
Vivre de sa musique nécessite toutefois une diversification de ses activités professionnelles. Joseph-Jean officie ainsi comme maître de chapelle dans plusieurs églises. Il dirige des opérettes et surtout entame une longue carrière de professeur à titre privé et dans diverses écoles. Il se fait connaître surtout comme chef de l’orchestre du 65e Régiment des fusiliers du Mont-Royal, qu’il dirige jusqu’en 1950. On le voit ainsi parader dans les rues de Montréal à la tête de sa petite troupe de musiciens. On lui doit aussi une série de partitions de musique militaire.
Au moment où le gouvernement canadien multiplie les publications pour encourager les agriculteurs belges à venir mettre en valeur les vastes terres disponibles dans l’ouest du pays, le parcours de Joseph-Jean illustre une tout autre manière de s’intégrer dans la société canadienne : nombreuses sont les organisations québécoises qui font appel à ce chef d’orchestre réputé pour rehausser leurs activités. Nombre d’articles de journaux, conservés dans ses archives personnelles, rendent compte avec enthousiaste de ses prestations. En janvier 1939, La Presse écrit que « le capitaine J.-J. Goulet est devenu tellement des nôtres qu’on peut oublier par moment qu’il est Liégeois ». Il ne sera cependant naturalisé qu’en 1938, près d’un demi-siècle après son arrivée à Montréal.
Joseph-Jean n’oublie pas ses racines. Sa correspondance témoigne de liens avec les organisations belges de Montréal et de prestations musicales lors des célébrations de la fête nationale belge. En 1938, en grande tenue militaire, il représente le Canada à l’inauguration d’un monument dédié au roi Albert dans la commune bruxelloise de Watermael-Boitsfort, une cérémonie au cours de laquelle une de ses compositions musicales est interprétée. Le souverain belge, décédé quatre ans plus tôt, lui avait décerné en 1930 le titre de chevalier de l’Ordre de Léopold II, devançant de peu l’octroi par le gouvernement français du titre d’officier d’académie.
