Portraits

Jeanne Perrin (1615-1663?), une protestante exilée en Nouvelle-France

Par Leslie Choquette

Épouse et mère de famille, Jeanne Perrin quitte sa ville natale de La Rochelle pour la Nouvelle-France en juin 1658. Elle a 43 ans et elle s’embarque avec ses trois enfants, mais sans son mari, Pierre Duteau. Deux mois plus tôt, Pierre, un portefaix de 51 ans, a accompagné sa famille chez un notaire de la ville. Avec son assentiment, Jeanne et les enfants y passent des contrats pour travailler dans la colonie. Jeanne et Madeleine (8 ans) acceptent de servir Jacques Leneuf de la Poterie, gouverneur de Trois-Rivières, pendant cinq ans. En retour, il promet de leur payer 50 livres par an (environ la moitié d’un salaire d’artisan) et le voyage aller-retour. Charles (16 ans), qui s’engage chez le même employeur pour trois ans, ne recevra que 30 livres par an. Marie (18 ans) servira pendant trois ans chez le gendre de Jacques Leneuf pour un salaire annuel de 40 livres.

Qu’est-ce qui a pu motiver Jeanne à quitter La Rochelle, une ville portuaire de 20 000 personnes, pour une bourgade lointaine de 400 habitants, en laissant derrière le chef de famille ? C’est une décision particulièrement déchirante, les Duteau étant protestants et la pratique de leur religion étant interdite dans la colonie. Aucun document n’explique leur choix. Cependant, nous savons que Pierre Duteau meurt à La Rochelle en janvier 1659, tout juste quatre mois après le débarquement de sa famille à Québec. Peut-être que, se sachant malade, il n’a pas voulu que sa femme et ses enfants tombent dans l’indigence. L’immigration en Nouvelle-France leur permet de se refaire une vie sans lui, au prix de renoncer à l’exercice de leur religion.

En 1658, La Rochelle est le port principal pour le commerce du Canada, et Pierre Duteau gagne sa vie en chargeant et déchargeant les navires. Il est ainsi au fait des occasions coloniales. Jeanne Perrin a peut-être aussi un lien avec la Nouvelle-France, car, à son arrivée, il y a déjà une Perrin de La Rochelle. Vers 1647, Anne Perrin, accompagnée d’un fils de 11 ans, a rejoint son mari Élie Grimard, originaire de Saumur, à Trois-Rivières, où il travaille comme charpentier depuis cinq ans. Anne n’est pas la sœur de Jeanne, qui est l’aînée de sa fratrie, mais est-ce une cousine ?

La vie de Jeanne Perrin et de ses enfants en Nouvelle-France est à la fois familière et étrangère. Familière, parce que le travail domestique des femmes varie peu de la France à la colonie, étrangère par le cadre plus rural et la diversité des gens qui les entourent. Jeanne, Charles et Madeleine vivent dans le manoir du gouverneur qui fait partie de l’élite marchande et seigneuriale de la colonie. Comme commerçant de fourrures, celui-ci traite régulièrement avec des Autochtones. À La Rochelle, les Duteau n’ont côtoyé ni des membres de l’élite ni des Autochtones.

Quel avenir possède la famille en Nouvelle-France ? Depuis 1627, seuls les « naturels François catholiques » peuvent s’y établir. Les Duteau devront donc se convertir au catholicisme s’ils veulent y demeurer. Marie est la première à le faire. En juin 1659, dix mois après son arrivée dans la colonie, elle quitte le service du gouverneur pour se marier, dans l’église catholique, à l’habitant Michel Lemay. Le couple aura neuf enfants. En novembre 1664, à 15 ans, sa sœur Madeleine épouse Nicolas Leblanc, de douze ans son aîné. Ils auront sept enfants. Charles se marie à 27 ans à la Trifluvienne Jeanne Rivard, qui n’a que 13 ans. Le couple aura 13 enfants. Leurs trois filles les plus jeunes deviendront toutes religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, preuve que la conversion catholique de la famille est bien réelle.

Le cas de Jeanne est différent. Veuve dès l’année de son arrivée, elle pourrait trouver un mari, car les femmes manquent en Nouvelle-France. En plus des hommes célibataires, les veufs aiment se remarier vite. Toutefois, elle ne le fait pas. Est-ce parce qu’elle ne veut pas se convertir ? À la différence de ses enfants, elle ne se trouve pas sur la liste de 471 abjurations de l’évêché de Québec. Nous perdons la trace de Jeanne en 1663. Est-elle retournée en France à la fin de son contrat ? Est-elle décédée ? En l’absence des registres paroissiaux de 1661 à 1666 et des registres d’embarquement des navires à destination de la France, nous ne le savons pas. On se prend à souhaiter que Jeanne ait au moins eu la satisfaction de voir ses enfants être heureux dans la vallée du Saint-Laurent.