Comprendre les migrations francophones en Amérique du Nord (1640-1945)

Les migrations sont des déplacements de population dans l’espace et dans le temps. Elles sont au cœur de l’histoire de l’Humanité. Elles s’intensifient à partir du 16e siècle et atteignent alors le Nouveau Monde. Les migrations francophones s’inscrivent ainsi dans des mouvements beaucoup plus vastes. Leurs caractéristiques ressemblent souvent à celles d’autres groupes.

Les migrations au fil du temps

Aux origines d’une francophonie en mouvement (1640-1763)

Les migrants vers la Nouvelle-France sont relativement peu nombreux si on les compare à ceux qui se dirigent vers d’autres colonies européennes. Durant tout le Régime français, on estime qu’entre 37 000 et 40 000 Français migrent vers la Nouvelle-France, ce qui en fait une destination peu privilégiée. Parmi eux, entre le tiers et la moitié s’établissent de façon permanente. Dans la vallée du Saint-Laurent, environ 93 00 immigrants constituent ce que l’on appelle la population fondatrice, c’est-à-dire celles et ceux qui laissent une descendance.

Malgré ce nombre limité, leur influence démographique est considérable. Grâce à une fécondité élevée et à une mortalité plus faible qu’en Europe, les populations coloniales françaises issues des migrations initiales dans le nord-est du continent connaissent une croissance rapide. Ainsi, une immigration relativement modeste donne lieu à une présence francophone qui s’étend progressivement à l’échelle du continent.

Vue du port de Rochefort, 1763

Vue du port de Rochefort, 1763 (détail)

Claude-Joseph Vernet. © 2021 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Tony Querrec, INV 8306.

Des motivations et des formes de migration variées

Les motivations à migrer dans la vallée du Saint-Laurent sont multiples. Le désir d’améliorer ses conditions de vie joue un rôle important. Pour beaucoup de migrants, il s’agit d’abord et avant tout de s’engager pour trois ans et d’espérer gagner assez d’argent pour rentrer en France et s’y établir. Pour d’autres, la colonie représente une possibilité de cultiver la terre, beaucoup plus accessible que dans la métropole, et de vivre dans un environnement où les hiérarchies sociales paraissent moins contraignantes.

L’obtention d’une terre s’inscrit d’ailleurs dans des stratégies familiales. Pour certains, s’établir en Nouvelle-France permet non seulement d’assurer sa propre subsistance, mais aussi de fonder une famille et d’offrir à ses enfants des perspectives que l’on juge moins limitées qu’en France. Dans ce contexte, la migration est étroitement liée à des logiques de reproduction sociale; l’établissement sur une terre constitue un projet à la fois économique et familial.

Le commerce des fourrures constitue un autre moteur essentiel, particulièrement à partir des années 1660. Il attire des hommes jeunes, souvent célibataires, qui participent à des réseaux commerciaux étendus et parcourent de vastes territoires. Cette activité contribue largement à l’essaimage des francophones sur le continent, tout en ouvrant des espaces de circulation qui seront, dans certains cas, réinvestis ultérieurement sous des formes d’établissement plus stables.

Enfin, les politiques de peuplement jouent un rôle structurant. Les compagnies de commerce, à qui l’on confie dans un premier temps la responsabilité du peuplement, obtiennent peu de résultats. Il faut attendre que la Nouvelle-France devienne une colonie royale en 1663 pour que les autorités interviennent plus activement. L’arrivée des Filles du roi (1663-1673) et des soldats du régiment de Carignan-Salières (1665-1668), dont bon nombre s’établissent à demeure, contribue à donner un nouveau souffle au peuplement et à favoriser la formation des familles, qui deviennent le principal moteur de l’occupation du territoire.

L’Acadie, la vallée du Saint-Laurent et la Louisiane vers...

Réalisation : CIEQ. Sources : ?.

Des migrations structurées autour de trois foyers de peuplement

Les migrations francophones vers la Nouvelle-France créent trois grands foyers de peuplement : l’Acadie, la vallée du Saint-Laurent et la Louisiane. Chacun présente des caractéristiques propres.

L’Acadie constitue le premier espace de peuplement permanent français en Amérique du Nord. La colonie, fondée en 1604, se développe lentement sur les rives de la baie française (baie de Fundy actuelle), puis en d’autres points de la région atlantique. Elle connaît une poussée d’immigration entre 1635 et 1650. La colonisation s’y fait en petits noyaux, la plupart du temps constitués de quelques familles apparentées qui établissent ainsi de petits hameaux. Grâce à une forte natalité et à une faible mortalité, la population acadienne atteint environ 16 000 habitants vers 1750.

Entre cette date et 1763, cette dynamique est brutalement interrompue par une série de déportations par les Britanniques. Ce ne sont pas moins de 10 000 personnes qui sont arrachées à leurs terres à la pointe de la baïonnette. Les réseaux familiaux sont souvent séparés, les conditions de déplacement sont difficiles et les pertes humaines sont importantes. Presque partout où ils sont envoyés, que ce soit dans les Treize Colonies britanniques, en Angleterre, en France, aux Antilles ou en Amérique du Sud, les Acadiens sont en général très mal reçus. Échappant à la Déportation, plusieurs milliers se cachent en forêt. Un plus grand nombre se réfugient dans la vallée du Saint-Laurent.

Cet événement, connu sous le nom de « Grand Dérangement », a marqué profondément l’histoire et la mémoire acadiennes. Certains historiens parlent même de nettoyage ethnique ou encore de génocide.

La destinée de trois familles acadiennes

L’Acadie, la vallée du Saint-Laurent et la Louisiane vers...

Réalisation et source de la carte.

Pour sa part, la vallée du Saint-Laurent constitue le principal foyer de peuplement de la Nouvelle-France. S’y développe une colonisation « de proche en proche », c’est-à-dire qu’à mesure que la population augmente les familles s’établissent sur des terres adjacentes à celles qui sont déjà occupées, plutôt que de subdiviser les terres existantes. Dans ce contexte, l’établissement des familles se réalise par de la mobilité géographique. À chaque génération, une partie de la population se déplace pour ouvrir de nouvelles zones de peuplement, étendant ainsi progressivement le territoire occupé. À la veille de la conquête britannique de 1760, la vallée du Saint-Laurent compte 55 000 habitants.

Parallèlement, la traite des fourrures suscite une expansion vers l’intérieur du continent. Le pouvoir royal met en place un réseau de postes de traite couvrant un vaste territoire : bassin du Haut-Saint-Laurent, Grands Lacs, Haut-Mississippi et Bas-Mississippi. À la fin du Régime français, une trentaine de postes de traite ont ainsi été établis, autour desquels gravitent des marchands, des engagés, des missionnaires et quelques soldats. Certains de ces postes donnent lieu à des activités agricoles, ce qui permet à des colons de se fixer. C’est le cas de Michillimakinac, mais surtout de Détroit, tous les deux dans l’État actuel du Michigan, et du pays des Illinois. Ces mouvements contribuent à l’une des premières formes d’implantation durable des francophones à l’intérieur du continent.

Fondée en 1699, la Louisiane, de son côté, se développe plus tardivement et attire relativement peu de migrants. Environ 7000 personnes s’y installent sous le Régime français. Le climat subtropical, incubateur de maladies, de même que les conditions de vie difficiles pendant la guerre de la Succession d’Espagne (1701-1714) la rendent moins attirante. La population y est particulièrement diversifiée. En effet, la colonie est d’abord peuplée par des traitants canadiens, des engagés français, des artisans et des colons germanophones. À partir de 1719, on fait appel à des « déportés », soit des personnes sortant de prison, ainsi qu’à des vagabonds et des mendiants. Avec le développement d’une économie de plantation, des esclaves noirs originaires des Antilles et de l’Afrique représentent également un apport fondamental à la population louisianaise.

L’entrée de la Rivière du Saint-Laurent et la ville de Québec dans le Canada vers 1670

L’entrée de la Rivière du Saint-Laurent et la ville de Québec dans le Canada vers 1670 (détail)

Jean-Baptiste Franquelin. Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 127 DIV 6 P 1 D.

Une mobilité constante à l’intérieur du continent

Dans ces foyers de peuplement, la population se caractérise par une mobilité constante. Les déplacements ne se limitent pas à l’arrivée en Amérique. Ils se poursuivent à l’intérieur du territoire, au gré des occasions économiques et des besoins liés au commerce et à la colonisation. Les fleuves, les rivières et les lacs jouent un rôle central dans ces mobilités, facilitant les échanges et les déplacements sur de longues distances. Dans ce contexte, la migration apparaît moins comme un événement ponctuel que comme un processus continu, qui accompagne les transformations de la colonie et contribue à l’implantation durable des francophones à l’échelle du continent.

L’exception huguenote

Viennent aussi se réfugier en Amérique des huguenots, ces protestants français qui, à partir de 1627, n’ont pas le droit de migrer en Nouvelle-France. Se sentant persécutés, un grand nombre d’entre eux quitte la France; ainsi, 3500 d’entre eux s’établissent dans les Treize Colonies britanniques, surtout après 1685 et plus particulièrement au Massachusetts, dans l’État de New York et en Caroline du Sud. En raison de leur passé urbain d’artisans et de commerçants, ils s’installent dans les villes et, dès la deuxième génération, ils s’intègrent à la population coloniale.

Une présence francophone en recomposition (1763-1840)

Au lendemain de la conquête anglaise, officialisée par le traité de Paris en 1763, les migrations francophones se poursuivent dans un contexte transformé, marqué par une redéfinition des frontières et des appartenances politiques.

Les populations francophones à l’est du Mississippi passent sous domination britannique, tandis que celles qui sont à l’ouest de ce fleuve relèvent désormais de l’Espagne. Cette reconfiguration géopolitique n’interrompt pas les circulations, elle les réoriente.

Dans la vallée du Saint-Laurent, la population continue de croître rapidement, exerçant une forte pression sur les terres disponibles. Les vieilles localités débordent, poussant une partie de la population à chercher de nouveaux espaces d’établissement, tandis que le développement du capitalisme commercial amène des bouleversements importants, dans les campagnes comme dans les villes. Dans ce contexte, migrer devient souvent une nécessité, afin d’assurer l’établissement des enfants, de maintenir l’équilibre économique des familles ou encore de diversifier les sources de revenus.

Nouveaux espaces d’établissement

Pour faire face à cette situation, de nouvelles zones de colonisation sont mises en valeur. La rive nord de la rivière des Outaouais est progressivement occupée, tandis que le Bas-Saint-Laurent attire de nouveaux colons. Certains migrants tentent également leur chance au-delà de la frontière américaine, amorçant des mouvements qui prendront de l’ampleur au cours des décennies suivantes. Encore une fois, ces déplacements s’inscrivent souvent dans des stratégies familiales. Il s’agit d’assurer l’établissement des enfants en leur donnant accès à la terre ou à de nouvelles formes de travail, dans un contexte où les possibilités locales deviennent plus limitées.

Voyageurs franchissant une cascade en canot, 1869

Voyageurs franchissant une cascade en canot, 1869

Frances Anne Hopkins. Bibliothèque et Archives Canada, e011153912.

La traite des fourrures : un moteur de mobilité continentale

Malgré le changement de régime, la traite des fourrures continue de façonner la vie de nombreux Canadiens français. Désormais au service de marchands britanniques, puis états-uniens, ils poursuivent leurs activités sur de vastes territoires.

À partir de 1783, la Compagnie du Nord-Ouest joue un rôle central dans l’organisation de ce commerce. Elle fusionne en 1821 avec la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui avait été fondée en 1670. Est alors consolidé un réseau d’échanges à l’échelle du continent. Les Canadiens français sont également nombreux à s’engager auprès d’entreprises états-uniennes, comme la St. Louis Fur Company ou la Pacific Fur Company.

Ces réseaux commerciaux entraînent des déplacements considérables. Les Canadiens français parcourent le Nord-Ouest, les Grands Lacs, les plaines, les vallées du Mississippi et du Missouri, et au-delà. La mobilité continue.

Laurent Leroux, un voyageur du Nord-Ouest

Né en 1759, Laurent Leroux est le fils d’un négociant de L’Assomption, près de Montréal. En 1776, il fait son apprentissage comme commis à Michillimakinac. En 1784, il se rend dans le Nord-Ouest, où il participe à l’ouverture du bassin du fleuve Mackenzie au commerce des fourrures ; il est le premier Eurocanadien à explorer les environs du Grand lac des Esclaves. En 1789, on le retrouve à la baie de Yellowknife, où il construit le fort Providence. Quelques années plus tôt, il avait épousé à la façon du pays une Autochtone de la nation des Sauteux dans la région de l’Athabasca; le couple a au moins quatre filles. Leroux retourne à L’Assomption vers 1794 pour reprendre le commerce de son père. Ses affaires sont florissantes; il maintient des liens avec la Compagnie du Nord-Ouest en l’approvisionnant en ceintures fléchées et en recrutant des voyageurs. Propriétaire foncier important, il est juge de paix, capitaine de milice et, de 1827 à 1830, député du comté de Leinster (L’Assomption). Il meurt en 1855 à l’âge de 95 ans.

La flécheuse Marie-Berthe Guibault en action tiré de La ceinture fléchée à l’Assomption.

Photo : Philippe Jetté.

La flécheuse Marie-Berthe Guibault en action tiré de La ceinture fléchée à l’Assomption.

Sur la route de l’Ouest : reconfigurations et nouveaux acteurs

Au début du 19e siècle, plusieurs transformations modifient les dynamiques migratoires. La raréfaction des animaux à fourrures dans la région des Grands Lacs et la pression exercée par l’expansion états-unienne au sud de cette région poussent de nombreux chasseurs et trappeurs à se déplacer vers les plaines de l’Ouest.

Dans ces espaces, la concentration de populations issues du métissage, leur importance numérique et l’isolement relatif de certaines régions, notamment autour de la rivière Rouge et de la rivière Assiniboine, contribuent à l’émergence du peuple métis.

Parallèlement, la traite se transforme. À mesure qu’elle décline dans certaines parties du continent, plusieurs voyageurs canadiens-français et franco-métis se reconvertissent. Ils deviennent guides, interprètes, charretiers ou commerçants, mettant à profit leur connaissance du territoire. Certains d’entre eux accompagnent des explorateurs, jouant un rôle clé dans l’exploration et la mise en relation de territoires encore peu connus.

Dans l’Ouest américain, les « Mountain Men », dont plusieurs sont canadiens-français, parcourent les montagnes Rocheuses, chassant le castor, le lynx ou l’ours. Leur présence contribue à briser l’isolement de régions comme la Californie et le Nouveau-Mexique. Ces déplacements s’inscrivent dans un espace en pleine expansion, structuré par de multiples routes. Dès le 18e siècle, des Canadiens français empruntent la piste de Santa Fe, qui relie le Missouri au Nouveau-Mexique. Ils y pratiquent la traite des fourrures, mais échangent aussi diverses marchandises. Des figures comme François-Xavier Aubry ou le duo Charles Beaubien-Lucien Maxwell s’y illustrent, contribuant à l’implantation d’intérêts francophones dans la région.

François-Xavier Aubry (1824 - 1858)

François-Xavier Aubry (1824 - 1858)

Source inconnue.

Au-delà des Rocheuses, entre 1810 et 1840, des Canadiens français et des Métis migrent vers la vallée de la rivière Willamette, en Oregon. Ces « Willamette Freemen » entretiennent des liens avec les compagnies de fourrures et se déplacent souvent avec leurs familles, participant à l’exploitation des ressources et aux échanges avec les populations autochtones.

Les ruées vers l’or en Californie en 1848-1849, en Colombie-Britannique en 1858, et au Yukon en 1897-1899, favorisent d’autres mouvements de population, non seulement de Canadiens français, mais aussi de Français. Plusieurs n’y restent que de façon temporaire, mais certains s’y établissent à demeure, contribuant à la formation de communautés francophones.

Madame Émilie Tremblay en 1898 sur l’Eldorado

Émilie Tremblay, figure légendaire du Yukon

Née à Alma, au Lac-Saint-Jean, en 1872, Émilie Fortin émigre à Cohoes, dans l’État de New York, à l’âge de 15 ans ; elle y épouse Nolasque Tremblay en 1893. Le couple arrive au Yukon l’année suivante, Émilie étant la première femme eurocanadienne à traverser le difficile col du Chilkoot. Les Tremblay sont d’abord assez nomades, se déplaçant d’une concession minière à l’autre, en plus de voyager aux États-Unis, au Québec et en Europe. En 1913, ils s’établissent à Dawson, capitale du Yukon, où Émilie ouvre un magasin de vêtements pour dames. La marchande est réputée pour son dévouement envers sa communauté et pour sa générosité. Devenue veuve en 1935, Émilie voyage au Québec et aux États-Unis. En 1940, à 68 ans, elle se remarie et déménage à Grand Forks, également au Yukon. Elle meurt en 1949 à Victoria, en Colombie-Britannique, où elle s’est retirée quelques années auparavant.

Madame Émilie Tremblay en 1898 sur l’Eldorado (détail)

Société historique du Saguenay, p002-s7-ss1-p01563-1.

Les migrations politiques

Certains événements politiques entraînent également des migrations plus ponctuelles, parfois forcées. Lors de la guerre de l’Indépendance américaine (1775-1783), une centaine de Canadiens français prennent fait et cause pour les rebelles. Après le conflit, certains obtiennent des terres dans l’État de New York, notamment le long du lac Champlain, où ils fondent des communautés comme Corbeau (aujourd’hui Cooperville). Plus tard, l’échec des rébellions de 1837-1838 contraint plusieurs patriotes à chercher refuge aux États-Unis, notamment au Vermont et dans l’État de New York. D’autres sont déportés vers des territoires plus éloignés, comme l’Australie ou les Bermudes.

Joseph-François D’Avignon, un médecin exilé dans la République américaine

Né en 1807 à Saint-Mathias au Québec, Joseph-François D’Avignon pratique la médecine à Saint-Jean-sur-Richelieu à partir de 1833. Patriote convaincu, il prend part aux soulèvements de 1837-1838. Quand sa tête est mise à prix par les autorités coloniales, D’Avignon s’exile à Ausable Forks dans l’État de New York. Fidèle à ses convictions républicaines, il refuse le pardon qui lui est accordé au début des années 1840 et décide de rester aux États-Unis, où il se marie et fonde une famille. Lors du déclenchement de la guerre de Sécession, il s’engage comme chirurgien dans l’armée nordiste. Démobilisé en 1865, il décède deux ans plus tard à Ausable Forks.

Le chirurgien Francis J. D’Avignon, 96e Régiment d’infanterie de volontaires de New York (détail)

New York State Military Museum and Veterans Research Center.

Le chirurgien Francis J. D’Avignon, 96e Régiment d’infanterie de volontaires de New York
Peinture représentant l’arrivée des Acadiens dans le port de Boston au Massachusetts en 1755

Peinture représentant l’arrivée des Acadiens dans le port de Boston au Massachusetts en 1755

Robert Dafford. Université de Moncton, Musée Acadien, 1983.7.2.

En Acadie

La période postérieure à la Déportation est caractérisée par des courants migratoires qui amènent des centaines de familles acadiennes au Québec et en ramènent un certain nombre dans la région atlantique. Ces mouvements sont à l’origine de la constitution de nouvelles Acadies, loin des centres de pouvoir britanniques, les autorités forçant les anciens exilés et ceux qui sortent des forêts où ils s’étaient cachés à se disperser en petits groupes. Traumatisés par la Déportation, les Acadiens, dans la majorité des cas, ne souhaitent de toute façon pas s’établir dans leurs régions d’origine où leurs anciennes terres ont été concédées à des colons de la Nouvelle-Angleterre. Ils se rassemblent donc en plusieurs points de la région atlantique, où ils fondent des communautés.

Par ailleurs, des personnes de diverses sources y alimentent le fait français. Ainsi, un peu partout dans le golfe du Saint-Laurent, des Jersiais et Guernesiais protestants s’« acadianisent », en épousant des Acadiennes, en se convertissant au catholicisme et en troquant leur patois anglo-normand pour le français acadien. En outre, de nombreux Canadiens français migrent au Nouveau-Brunswick. Les communautés acadiennes accueillent également des réfugiés de la Révolution française et de la France napoléonienne. Plus tard, ce sont des réfugiés et des déserteurs fuyant les navires de pêche français qui s’intègrent aux populations acadiennes du Cap-Breton et des Îles de la Madeleine. Toutefois, c’est la côte ouest de Terre-Neuve qui en reçoit le plus grand nombre.

Migrations louisianaises

Après 1763, la population de langue française de la Louisiane augmente, grâce à un apport acadien et surtout antillais. En effet, entre 1765 et 1785, un peu moins de 3000 Acadiens, issus de la Déportation, arrivent par vagues successives dans les bayous et les prairies louisianaises ainsi que le long du fleuve Mississippi. Ce mouvement migratoire est motivé par un désir de reconstruire les réseaux de parenté, durement mis à l’épreuve durant le Grand Dérangement. L’arrivée de migrants de Saint-Domingue (Haïti) constitue un autre événement démographique marquant. Les premiers d’entre eux se réfugient en Louisiane entre 1792 et 1798, à la suite d’insurrections d’esclaves dans l’île. En 1809, près de 10 000 autres personnes arrivent de Cuba, où elles s’étaient initialement expatriées. Elles s’intègrent sans grande difficulté à la société créole de La Nouvelle-Orléans, ville qui est aussi le théâtre, dans la première moitié du 19e siècle, d’une migration constante en provenance de France.

L’ère des grandes migrations (1840-1914)

À partir de la seconde moitié du 19e siècle, les migrations francophones en Amérique du Nord s’inscrivent dans un vaste mouvement de migrations de masse qui touche l’ensemble du monde occidental. Entre 1820 et 1930, environ 37 millions d’Européens gagnent les Amériques. Les déplacements des francophones prennent alors une ampleur sans précédent, y compris à l’intérieur même du continent où les migrations canadiennes-françaises s’intensifient.

Les Acadiens participent aussi à ces mouvements. À partir de la fin du 19e siècle, plusieurs d’entre eux quittent le Nouveau-Brunswick pour les États-Unis, notamment Boston, mais aussi les centres industriels voisins, comme Waltham ou Fitchburg, ainsi que certaines villes canadiennes, comme Montréal, ou celles de l’Ontario.

Le train de 9h45 à Stratford au Connecticut vers 1870

Le train de 9h45 à Stratford au Connecticut vers 1870 (détail)

Library of Congress, ppmsca 59191.

En Louisiane, la guerre de Sécession et la défaite du Sud créent de grands bouleversements qui se traduisent par une intensification des migrations dans un contexte économique très difficile. Plusieurs Noirs libres quittent ainsi les villes et les campagnes pour des régions isolées, qui semblent susceptibles d’assurer leur survie économique et culturelle. Des « petits Blancs », y compris les descendants d’Acadiens appelés maintenant « Cadiens », se déplacent aussi, ne voulant plus résider dans des lieux associés aux « Nègres ». À partir de 1880, l’avènement du chemin de fer facilite la modernisation du monde rural, la croissance des bourgs et la mobilité. Certains partent pour ces petits centres en ébullition, alors que d’autres choisissent l’État voisin du Texas, où les terres sont moitié moins chères et où l’industrie pétrolière offre de meilleurs salaires.

Transformations et nouvelles mobilités

Ces déplacements s’expliquent par des transformations profondes de la société. Le 19e siècle voit l’essor du capitalisme industriel, l’expansion des marchés et une concurrence accrue, qui touche les villes comme les campagnes. La pêche et l’agriculture connaissent une transition vers une production commerciale, notamment dans le secteur laitier à partir des années 1870. Cette modernisation exige des investissements importants, souvent financés à crédit, ce qui fragilise de nombreux cultivateurs.

En même temps, la population augmente rapidement. Au Québec, malgré l’augmentation des terres cultivées, une grande partie des familles rurales vivent dans des conditions difficiles. L’urbanisation progresse, mais demeure insuffisante pour absorber cet excédent de population, même si Montréal attire beaucoup de ruraux des campagnes environnantes et d’ailleurs dans la province. Dans ce contexte, migrer devient une stratégie pour faire face à l’endettement, au manque de terres ou à l’absence de débouchés économiques.

Migrer pour se trouver du travail

Les migrations de cette période sont étroitement liées au travail. Dès le début du 19e siècle, les Canadiens français et les Acadiens travaillent comme bûcherons, l’hiver surtout. En 1860, les trois quarts des bûcherons de l’Outaouais sont canadiens-français. Certains suivent parfois le front forestier, qui se déplace du Maine vers le Michigan, le Minnesota, puis vers le nord de l’Ontario et jusqu’en Colombie-Britannique. Ce type de migration est souvent saisonnier, mais il peut mener à la fondation d’établissements permanents.

En parallèle, l’industrialisation et l’urbanisation transforment profondément les conditions de travail. Les migrants trouvent des emplois dans la construction, mais surtout dans les manufactures de chaussures, de vêtements et de textile. Ce dernier secteur, en particulier, attire une main-d’œuvre importante, notamment des femmes et des enfants. Les réseaux familiaux jouent ici un rôle central : les travailleurs sont embauchés grâce à des proches déjà employés à la manufacture. Dans ce contexte, les déplacements continuent de s’inscrire dans des stratégies familiales de survie économique, où tous les membres du foyer contribuent au revenu.

Bûcherons du camp Booth en Ontario vers 1895

Bûcherons du camp Booth en Ontario vers 1895 (détail)

Bibliothèque et Archives nationales du Canada, C-075266.

À partir des années 1860, les États-Unis remplacent l’Ontario comme principale destination des Canadiens français du Québec. Presque un million de ces derniers prennent la route des « États », à tel point que les contemporains parlent de « grande saignée ». Des rangs entiers se vident et certaines paroisses doivent fermer.

Attirés par les multiples occasions de travail, les Canadiens français s’installent massivement dans les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre, où naissent des communautés structurées, souvent appelées « Petits Canadas ». Elles s’organisent autour de l’église, des écoles paroissiales, des sociétés d’entraide et d’une presse francophone dynamique. Ces milieux attirent aussi des commerçants, des membres des professions libérales et des artisans, qui participent ainsi à leur développement. Certains migrants investissent même le monde de la politique.

L’Ouest canadien - le nouvel Eldorado vers 1900

Coloniser de nouvelles terres

Parallèlement aux migrations vers les villes, de nombreux Acadiens et Canadiens français participent à l’ouverture de nouvelles zones de colonisation. Ces déplacements, souvent familiaux, s’effectuent sur de longues distances et dans des conditions difficiles. Le défrichage, le climat, l’isolement et le manque de ressources rendent l’établissement exigeant.

Les destinations sont nombreuses : on se dirige vers l’arrière-pays acadien et québécois, l’Ontario, le Midwest américain ou encore les Prairies canadiennes. Le Michigan, le Minnesota et le Wisconsin accueillent d’importants contingents.

Le clergé soutient et parfois dirige ces mouvements; des prêtres encouragent la colonisation, accompagnent les colons et participent au recrutement. L’objectif est double : assurer la présence francophone dans de nouveaux territoires et freiner l’émigration vers les États-Unis.

L’Ouest canadien - le nouvel Eldorado vers 1900

Bibliothèque et Archives nationales du Canada, e010779321.

Titre?

Des religieuses investies dans l’Ouest canadien

Au printemps 1844, quatre religieuses sœurs grises quittent Lachine (en amont de Montréal, en canot, à destination de la mission de la Rivière-Rouge, l’actuel quartier de Saint-Boniface, à Winnipeg), répondant à l’invitation de Mgr Joseph-Norbert Provencher. Après environ 60 jours d’un voyage éreintant, jalonné de multiples portages, les religieuses arrivent à destination. Elles s’y consacrent à l’enseignement, ainsi qu’aux soins aux pauvres et aux malades. En 1871, les sœurs grises fondent l’Hôpital de Saint-Boniface, le premier dans l’Ouest canadien. Entretemps, elles ont essaimé dans la région.

Titre?

Source?.

L’État canadien joue aussi un rôle important, notamment dans l’Ouest. Une loi fédérale de 1872 accorde des terres gratuites aux colons, sous certaines conditions (défrichement, construction, occupation). Des agents d’immigration sont envoyés en Europe, en France surtout, pour attirer des colons. Malgré ces efforts, les résultats demeurent limités. Les coûts élevés, les distances à parcourir et les politiques francophobes des gouvernements provinciaux des Prairies constituent des obstacles importants.

Ces mouvements donnent néanmoins naissance à une francophonie diversifiée dans l’Ouest, alimentée à la fois par des Canadiens français du Québec et des rapatriés des États-Unis, ainsi que par des immigrants franco-européens, sans compter les Métis, dont la présence sur le territoire est séculaire. Pour eux, les migrations, souvent saisonnières, sont partie intégrante de leur mode de vie. Cependant, la fin de la chasse aux bisons, l’arrivée de nombreux immigrants canadiens et européens, ainsi que la répression dont ils sont victimes à la suite de soulèvements populaires en 1869-1870 et en 1885, donnent lieu à des migrations plus à l’ouest et plus au nord ainsi qu’aux États-Unis.

Ralentissements et recompositions migratoires (1914-1945)

Entre 1914 et 1945, les migrations francophones entrent dans une phase de transition. À partir de la Première Guerre mondiale, les grands mouvements de population qui avaient caractérisé la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle s’essoufflent. Les déplacements massifs qui avaient marqué la période précédente cèdent la place à des mobilités plus restreintes, davantage influencées par des événements majeurs : guerres, crise économique, resserrement des politiques migratoires aux États-Unis.

Les migrations deviennent donc plus limitées et s’inscrivent davantage dans des logiques de mobilité interne que dans de grands déplacements atlantiques et transfrontaliers. Les migrations en chaîne, qui reposaient sur des réseaux familiaux très structurés, deviennent moins fréquentes.

La fin d’un cycle migratoire vers les États-Unis

Depuis le milieu du 19e siècle, les États-Unis avaient constitué une destination privilégiée des Canadiens français, mais cela change dans les années 1930. La crise économique limite les possibilités d’emploi et réduit les déplacements. L’État états-unien resserre également ses politiques migratoires, rendant l’entrée sur le territoire plus difficile. Les Acadiens, eux, continuent d’y émigrer tard dans le 20e siècle.

Les déplacements se réorientent donc davantage à l’intérieur du Canada, notamment vers des régions en développement comme le Nord ontarien. Une partie des francophones déjà installés aux États-Unis amorcent également un processus d’enracinement. Les communautés franco-américaines évoluent : les générations nées sur place s’intègrent davantage à la société états-unienne.

Colonisation et repli vers l’intérieur

Face aux difficultés économiques, les gouvernements et le clergé continuent d’encourager le retour à la terre et la colonisation de nouvelles régions. Au Québec, des territoires comme l’Abitibi et le Témiscamingue sont ouverts au peuplement. Ces initiatives visent à désengorger les villes, à offrir des débouchés aux populations rurales et à renforcer l’occupation du territoire. Dans les Prairies, pendant la crise des années 1930, des francophones tentent de survivre en déménageant dans une autre province.

Mobilité du travail et transitions économiques

Même si les grandes migrations diminuent, la mobilité géographique demeure une caractéristique importante de cette période. Les travailleurs continuent de se déplacer en fonction des possibilités d’emploi, notamment dans les secteurs des ressources naturelles : forêt, mines, hydroélectricité. Le développement de ces industries entraîne la croissance de nouvelles localités, en particulier dans le nord du Québec et de l’Ontario. Ces espaces attirent une main-d’œuvre mobile, souvent masculine, qui circule entre différents chantiers forestiers et diverses régions. Comme auparavant, ces migrations temporaires débouchent avec le temps sur un peuplement permanent.

Transport de meubles et de marchandises à dos d’hommes, Abitibi 1927

Transport de meubles et de marchandises à dos d’hommes, Abitibi 1927 (détail)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ–Rouyn-Noranda), Fonds Canadien National, P213,P4.

Les deux guerres mondiales ont d’importantes répercussions sur les francophones, où qu’ils se trouvent sur le continent. De nombreux hommes, qu’ils s’engagent volontairement ou qu’ils soient conscrits, s’acheminent vers des camps d’entraînement militaire au Canada ou aux États-Unis. Une proportion d’entre eux partent pour les théâtres européens et asiatiques. Les femmes sont requises dans les manufactures de guerre, presque toujours situées dans les villes. Comme les soldats démobilisés, elles ne reviennent pas toujours dans leur milieu d’origine au retour de la paix.

La mobilité est une dimension centrale de l’expérience historique des francophones en Amérique du Nord entre 1640 et 1945. Au fil du temps, les migrations ont pris des formes variées, empruntant des trajectoires souvent complexes et largement structurées par des réseaux familiaux et communautaires. Les facteurs économiques expliquent en grande partie les départs, et les migrations relèvent de stratégies d’adaptation à ces contextes changeants, contribuant à façonner et à maintenir une présence francophone aux quatre coins du continent.