Comprendre les migrations francophones en Amérique du Nord (1640-1945)
Les migrations sont des déplacements de population dans l'espace et dans le temps Elles sont auc œur de l'histoire de l'Humanité. Elles s'intensifiant à partir du 16e siècle et atteignent alors le Nouveau Monde. Les migrations francophones s'inscrivent ainsi dans des mouvements beaucoup plus vastes. Leurs caractéristiques ressemblent souvent à celles d'autres groupes.
Quelques repères
Des trajectoires complexes
Les migrations ne se limitent pas aux départs définitifs : elles incluent aussi des mobilités temporaires. Dans bien des cas, migrer ne signifie donc pas « partir pour toujours », mais plutôt circuler, revenir, repartir. Cette diversité des formes de migration est importante à prendre en compte quand on veut comprendre la mobilité des francophones dans l’espace nord-américain, car les migrations prennent souvent la forme de parcours complexes. Une personne peut quitter sa localité pour quelques mois, puis s’installer ailleurs pendant plusieurs années, avant de revenir ou de migrer vers un troisième lieu.
Les routes migratoires sont ainsi multiples et souvent difficiles à retracer. Elles se croisent et se superposent. La plupart des espaces géographiques apparaissent à la fois comme points de départ et comme destinations vers d’autres régions du continent. Ce sont donc souvent des lieux de transit.
Des francophones aux origines diverses
Les francophones en Amérique du Nord ne forment pas un groupe homogène. Ils ont des origines diverses et s’inscrivent dans des trajectoires historiques distinctes.
Les Canadiens français occupent une place centrale, notamment en raison de leur nombre et de leur mobilité à l’échelle du continent. Issus de la vallée du Saint-Laurent, ils sont à l’origine de nombreux déplacements, notamment vers les États-Unis, l’Ontario et l’Ouest canadien. Leur présence contribue largement à structurer les espaces francophones nord-américains.
À leurs côtés, d’autres groupes participent aux dynamiques migratoires. Les Acadiens, établis d’abord sur la côte atlantique (les provinces maritimes et l’est de l’État du Maine actuels), connaissent des trajectoires marquées par une série de déportations massives au milieu du 18e siècle, puis par des mouvements de recomposition territoriale et identitaire. Les Métis, issus de la rencontre entre des hommes canadiens-français et des femmes autochtones, occupent quant à eux une place importante dans le centre et surtout l’ouest du continent, où leur mobilité et leur inscription sur le territoire jouent un rôle déterminant dans la socio-économie de ces régions.
Les migrations francophones comprennent également des apports venus d’Europe, bien sûr, dans les premiers temps de la colonisation, mais aussi, au 19e siècle et au début du 20e siècle, lorsque des Français, des Belges et, à un degré moindre, des Suisses se déplacent vers l’Amérique du Nord. À cette époque arrivent aussi des domestiques guadeloupéennes.

Imperial Limited Trans-Continental Express quittant la gare du C.P.R. Station de Montréal pour Vancouver vers 1900
Valentine & Sons. BANQ (site Rosemont), CP 5592.
Une mobilité au cœur de l’expérience historique
L’histoire des francophones, et en particulier celle des Canadiens français, a longtemps été associée à l’image de populations rurales, stables et attachées à la terre. Cette représentation a contribué à invisibiliser une dimension pourtant centrale, la mobilité.
Or, celle-ci est au cœur de l’expérience des francophones. Avant même de migrer en Nouvelle-France, les Français étaient déjà mobiles. Une fois arrivés sur le continent, ils continuent à se déplacer. Ils explorent le territoire, participent à des réseaux commerciaux, s’établissent temporairement ou durablement, puis repartent parfois. Cette mobilité ne disparaît pas avec le temps. Tout en se transformant, elle demeure constante jusqu’au milieu du 20e siècle.
À l’échelle du continent, ces déplacements contribuent à la formation de réseaux étendus. La plupart des migrants entretiennent ainsi des liens soutenus avec leur lieu d’origine. Ils écrivent, échangent des nouvelles, transmettent de l’information sur les possibilités d’emploi ou d’établissement.
Des migrations encadrées par les réseaux familiaux
La famille joue un rôle central dans la décision de migrer. Dans bien des cas, un premier migrant ouvre la voie. Il transmet des informations sur les conditions de vie, les possibilités d’emploi et les lieux où s’établir. Ces dynamiques donnent lieu à ce que l’on appelle des migrations en chaîne. Les déplacements se succèdent alors au sein d’une même famille, d’un même réseau de parenté. Migrer s’improvise donc rarement : les décisions s’appuient sur des liens de confiance et sur une certaine connaissance préalable des lieux de destination.
Ces réseaux jouent un rôle déterminant dans l’orientation des parcours migratoires. Un parent établi dans une ville industrielle peut recommander un frère, une sœur ou un ancien voisin à un employeur. Une famille installée dans une région de colonisation peut accueillir temporairement des proches et les accompagner dans leur établissement.
Les stratégies migratoires varient selon les familles. Certaines privilégient les milieux urbains, notamment lorsqu’elles comptent plusieurs filles susceptibles de travailler dans les manufactures ou dans les services. D’autres, au contraire, s’orientent vers les zones de colonisation, où l’accès à la terre est facilité par des politiques gouvernementales et où l’exploitation de la forêt constitue une source de revenus.
On part donc rarement au hasard : les migrations suivent des traces déjà existantes, inscrites dans les réseaux familiaux et communautaires.
Le réseau de parenté à Maillardville (Colombie-Britannique)
À Maillardville, village fondé en 1909 par la Fraser Lumber Company, la cohésion de la communauté canadienne-française est due en grande partie à un important réseau de liens de parenté et de liens conjugaux. La famille Paré établit ainsi des liens par mariage avec vingt-sept autres familles canadiennes-françaises de la localité, y compris les Allard qui, eux, sont liés par mariage avec huit autres familles canadiennes-françaises.
Portrait de mariage d'Arcade et Aline Paré, 1938 (détail)
City of Coquitlam Archives, CA CCOQ C6-S01-C6.501.
Le rôle structurant du clergé catholique
Le clergé catholique occupe une place importante dans les migrations francophones.
Dès le tout début du 17e siècle, les missionnaires participent aux déplacements, notamment aux fins de l’évangélisation des Autochtones. Puis, au 19e siècle, les religieux agissent aussi comme agents de recrutement ou organisateurs de la colonisation.
Dans les zones de colonisation comme dans les milieux urbains, le clergé fonde également des paroisses, des écoles et diverses institutions structurantes pour la communauté. Celles-ci offrent des services essentiels, tout en contribuant à maintenir la langue et la culture françaises. La présence d’une paroisse, surtout quand elle est dirigée par un curé dynamique, est prise en compte dans le choix d’une destination ou même la décision de migrer. D’ailleurs, des prêtres séculiers ou encore plus des membres de congrégations religieuses drainent dans leur sillage des parents, au gré de leurs affectations. Et n’oublions pas que les prêtres, les religieux et les religieuses sont eux même des migrants qui peuvent se déplacer plusieurs fois sur de vastes territoires. Dans certains contextes, notamment dans l’Ouest canadien, des prêtres et des congrégations religieuses contribuent activement à l’établissement de nouvelles colonies. Dans ces espaces qui comptent plusieurs migrants venus d’Europe, comme des Français et des Belges, on peut aussi compter sur un clergé lui-même issu de l’immigration européenne.
Coloniser l’Ouest: l’exemple de Gravelbourg
Après avoir exercé son ministère comme vicaire dans plusieurs paroisses canadiennes-françaises de l’État de New York, l’abbé Louis-Pierre Gravel prend la route de l’Ouest au début du 20e siècle, avec son frère Émile. Répondant à l’appel du missionnaire oblat Zacharie Lacasse, il souhaite encourager le retour des Canadiens français établis au sud de la frontière canado-américaine, et pour ce faire, fait appel à ses anciens paroissiens.
Les frères Gravel explorent le sud de la Saskatchewan et repèrent une région fertile dans la vallée de la rivière La Vieille. Nommé agent d’immigration en 1907, Louis-Pierre obtient des terres pour y fonder une colonie, Gravelbourg.
À partir de ce noyau initial, la paroisse attire près de 10 000 migrants entre 1907 et 1926, devenant un important foyer francophone dans l’Ouest canadien.
La rue principale à Gravelbourg, 1909 (détail)
BANQ (site de Québec), Fonds Famille Gravel, 1960-01-600/1035, chemise 28-15.
Les motifs de départ
Les motivations à migrer sont variées, mais relèvent en grande partie de facteurs économiques : manque de terres, endettement, difficulté à trouver du travail ou désir d’améliorer ses conditions de vie. Les migrations peuvent aussi être liées au désir d’assurer l’avenir de ses enfants, de saisir de nouvelles occasions ou, plus simplement, de changer de vie. Ce ne sont pas nécessairement les plus démunis qui migrent. Partir suppose en effet de disposer d’un capital économique minimal, mais aussi des connaissances et des réseaux. Il faut donc savoir où aller, comment s’y rendre et pouvoir compter sur des ressources pécuniaires et des appuis.
Dans certains cas, les déplacements sont contraints. C’est notamment le cas des Huguenots qui trouvent refuge dans les colonies britanniques d’Amérique, surtout au 17e siècle, des Acadiens qui sont déportés entre 1755 et 1763, mais aussi de certains Patriotes qui, à la suite des rébellions de 1837-1838, fuient vers les États-Unis, tout comme des réfugiés des divers régimes et révolutions entre 1789 et 1871. Sans être obligés de partir des milliers de Français, y compris des ecclésiastiques quittent la France pour le Canada entre 1880 et 1940, en raison des mesures anticléricales des gouvernements successifs de la Troisième République. Dans le cas des laïcs, se combinent aux facteurs religieux des raisons économiques. Cette combinaison explique également des mobilités transfrontalières après le Traité de Paris en 1763 et la fin de la guerre d’Indépendance américaine vingt ans plus tard.
Laurent Quetton St George, réfugié français au Haut-Canada (Ontario)
Né en 1771 près de Montpellier en France, Laurent Quetton est forcé de quitter ce pays en 1791, en raison de la Révolution française.
Passé d’abord en Rhénanie puis en Hollande, il rejoint l’Angleterre avec d’autres royalistes. C’est là qu’il adopte le nom St George. En 1798, il fait partie d’un groupe de militaires français qui fondent une colonie au nord de York (Toronto) au Haut-Canada. Peu préparé et peu enclin comme ses compagnons à cultiver la terre, il fait plutôt la traite des fourrures avec des Autochtones dans plusieurs régions, ce qui l’amène à se déplacer constamment. En 1802, St. George ouvre successivement des magasins en plusieurs points de la colonie, y compris à York, où il réside et où il noue des relations au sein du gouvernement colonial et de l’armée britannique. En 1815, il part en voyage en France, où il n’est pas retourné depuis plus de trente ans. Séduit par la vie d’un gentilhomme campagnard dans la France redevenue royaliste, il décide d’y demeurer. Il meurt en 1821.
Maison de Laurent Quetton de St. George sur la rue King Est à Toronto, 1912 (détail)
Bibliothèque publique de Toronto, PICTURES-R-2917
Adrienne Pagnette, Annie Dugas, Francis Pagnette, Anatole Gernon employés par la Glenallen Mill à Winchendon Winchendon au Massachusetts, 1911.
Lewis Hine. Library of Congress, National Child Labor Committee Collection, pnp-nclc-02300-02318v.
D’autres migrations répondent à des logiques différentes. Les religieuses et les religieux, par exemple, s’inscrivent dans des projets qui dépassent le cadre économique : évangéliser les Autochtones, soutenir la colonisation ou encore offrir des services aux populations.
Femmes, enfants et migrations
Les migrations ne concernent pas uniquement les hommes. Les femmes et les enfants migrent tout autant. Dans les régions industrielles, comme en Nouvelle-Angleterre, le travail des femmes et des enfants constitue un élément central de l’économie familiale. Cette réalité s’explique en partie par le fait que les enfants sont déjà, pour plusieurs, rompus au travail, ayant participé très tôt aux travaux agricoles.
Les hommes représentent aussi une main-d’œuvre plus dispendieuse et sont susceptibles de connaître des périodes de chômage plus fréquentes. Le travail des femmes et des enfants devient ainsi une ressource essentielle pour assurer la stabilité économique du foyer.
Les femmes jouent d’ailleurs un rôle actif dans les choix migratoires. Elles peuvent encourager un départ, mais aussi retarder un retour vers le lieu d’origine. Dans un certain nombre de témoignages, on observe d’ailleurs que des femmes préfèrent demeurer en milieu urbain, où les possibilités de travail sont plus nombreuses, ce qui leur donne une certaine autonomie, tandis que les hommes sont parfois plus enclins à envisager un retour au Québec pour reprendre une activité agricole ou forestière.
Partir ou rester
Les parents d’Évelyne Desruisseaux (née Provencher) immigrent aux États-Unis en 1901, avec l’intention de revenir au Québec après quelques années. Leurs enfants s’y opposent toutefois et la famille demeure finalement sur place. Évelyne travaille dès l’âge de 14 ans comme tisserande à l’usine Amoskeag, à Manchester, et continue d’occuper son emploi après son mariage. Malgré une vie marquée par des difficultés, dont des conditions de travail difficiles, des deuils, une longue grève qui prive son mari de travail, elle reste attachée à la vie états-unienne. Lorsque son mari souhaite retourner au Québec pour travailler sur la terre, elle tente de le convaincre de rester. Comme bien d’autres femmes à l’époque, elle préfère demeurer aux États-Unis. En 1923, elle retourne néanmoins à Saint-Sylvère, à l’initiative de son mari, illustrant les limites de l’agentivité féminine.
Jeunes filles travaillant à l’Amoskeag Mills à Manchester en 1909 (détail)
Lewis Hine. Library of Congress, National Child Labor Committee Collections, 01801v.
Des sources variées pour comprendre les migrations
Nous pouvons mieux comprendre les migrations francophones grâce aux nombreuses traces qui permettent aujourd’hui d’en reconstituer les parcours et les expériences. Ces traces prennent des formes variées, allant des documents produits par les institutions aux témoignages laissés par les migrants eux-mêmes.
Les sources administratives, tels les registres de l’état civil ou encore les recensements, permettent de suivre les déplacements des populations dans le temps. Elles donnent accès à des informations précieuses sur les lieux d’origine, les destinations, les professions ou encore la composition des familles. Ces documents offrent une vue d’ensemble des phénomènes migratoires, mais disent peu de l’expérience vécue.
Pour saisir cette expérience, on peut se tourner vers d’autres types de sources, comme les correspondances, les journaux personnels, les mémoires ou encore les récits de vie, qui permettent de retracer des trajectoires individuelles, familiales ou communautaires. Ces documents témoignent de parcours variés, tant sur le plan géographique que social, et rendent compte de la diversité de l’expérience migratoire.
Ces traces plus personnelles permettent ainsi de mieux comprendre les motivations des départs, les conditions du voyage, les difficultés de l’installation, mais aussi les espoirs, les attachements et les liens maintenus avec le milieu d’origine. Elles permettent ainsi d’incarner les migrations en rendant compte de leurs dimensions humaines.
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